LE SOUFFLE DU VOYAGE (audio)

Enregistrement réalisé le 26/05/2007 lors du festival Etonnants Voyageurs (durée : 7’11)

LE SOUFFLE DU VOYAGE DANS UN MONDE OUVERT
« Le dernier voyage de Brandan » par Kenneth White

 

 Un poète, écrivain et essayiste écossais donnant lecture à Saint-Malo d’un poème intitulé « le dernier voyage de Brandan », l’un des célèbres moines navigateurs du VIe-VIIe siècle qui ont quitté les îles de l’Ouest pour déferler sur le continent, cela pourrait donner l’impression d’un accès ou excès de celtisme. Pour parer à tout malentendu concernant cette notion, lisez d’abord ces quelques lignes qui expliquent le point de vue de Kenneth White :

« Le grand rivage.

Je vois le celtisme, et c’est peut-être le point fondamental, non pas comme un enracinement mais comme une extravagance. Il faut rouvrir la culture celte, la laisser respirer de nouveau, ne pas la confiner dans des coutumes locales, dans des perspectives bornées, voire dans un ressentiment, si légitime qu’il soit. Ce qui m’intéresse dans le celtisme, ce ne sont pas les mythes et les rites, mais l’esprit pélagien, la poésie de ces « Bretons de Nord » qui s’activaient autour de la forteresse des Bretons, Dumbarton, près de Glasgow, sur la Clyde. C’est un moine voyageur comme Brandan, c’est la philosophie de Scot Erigène et de Duns Scot… […] Je ne suis donc ni un érudit, ni un linguiste, mais un poète-chercheur, et c’est en tant que tel que je parle. […] Tandis que l’intuition poétique, alliée à la recherche peut ouvrir des voies embroussaillées, ensevelies. […] Il faut dépasser l’héritage. Le poète est celui qui quitte les albums de famille. Il est beaucoup plus que sa personne, beaucoup plus que l’expression d’un état de société. C’est pour ça que le « moi, je » m’ennuie, et la plupart des opinions. C’est sans doute pour entrer dans un monde au-delà du « moi, je » et des opinions que j’écris. »[1] (148-149)

Pas de folklore donc, ni même d’exotisme, aucune revendication identitaire, ni aucune promesse d’évasion culturelle et géographique : la quête n’a rien d’ethnologique, ni d’ethnoculturel, le départ énoncé se place à un autre niveau. « La géographie culturelle devient une idéographie intellectuelle. »

Si je m’intéresse au christianisme celte primitif, et notamment au pélagianisme (de Pélage, ce moine celte qui n’acceptait pas le dogme augustinien du péché originel), c’est que là, justement, il y avait un naturalisme très intéressant, une gnose du monde, si je puis dire. Et de très belles énergies intellectuelles… (153-154)

La lecture par Kenneth White de ce poème, repris dans son anthologie intitulée Un Monde ouvert, incarne l’une de ces énergies qui partage de nombreux traits avec la musique. Les inflexions du timbre de la voix, qui jouent avec la réverbération du lieu – la lecture s’est faite dans la chapelle de l’Ecole de la marine marchande –, le rythme de la déclamation et le léger accent de l’auteur, qui met en valeur les quelques mots en ancien français et en gaëlique du VIIe siècle, la longueur du poème, enfin, assez rare au XXe siècle, comme le fit remarquer K. White, le désigne comme une pièce d’importance, une pointe de flèche pour reprendre l’image inventée par l’auteur :

« Le poème par rapport à l’essai et à la prose narrative – je sens le besoin de pratiquer ces trois genres – […] je compare cette activité triple à une flèche : les pennes de la flèche qui donnent la direction, de la vie, de la pensée, ça ce sont les essais ; la tige de la flèche, ça ce sont les proses narratives qui souvent traversent les territoires, ce sont les expériences des territoires – je n’utilise pas beaucoup le terme de récit de voyage, j’utilise plutôt une autre terminologie –, mais ça traverse les territoires, à des niveaux divers et avec plusieurs dimensions ; et puis la tête de la flèche c’est le poème. Donc une unité : la flèche, mais avec ces trois genres différents. »

Jean-François Guennoc

L’auteur

Inventeur du concept de géopoétique, il le fondateur de l’Institut international de géopoétique

Notes

  1. ^ Citations de Kenneth White in Le Poète cosmographe, vers un nouvel espace culturel, Entretiens 1976-1986, Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, 1987.
 

Référence électronique

Jean-François GUENNOC, « LE SOUFFLE DU VOYAGE (audio) », Astrolabe - ISSN 2102-538X [En ligne], Juillet / Août 2007, mis en ligne le 27/07/2018, URL : https://crlv.org/articles/souffle-voyage-audio