LA LAPONIE D'AUBRY DE LA MOTTRAYE (1718)

LA LAPONIE D’AUBRY DE LA MOTTRAYE (1718)
L’interaction entre texte et image

 image002_33.jpg

 

Aubry de La Mottraye (1674 – 1743) est un gentilhomme français protestant ; exilé, il parcourt l’Europe et une partie de l’Asie et de l’Afrique. Il séjourne pour une longue période en Suède, aux temps de Charles XII[1], et a l’occasion d’observer de près le contexte politique et culturel contemporain. Cette expérience directe lui donne la possibilité de juger avec sévérité l’œuvre historique de Voltaire sur le roi suédois, l’Histoire de Charles XII, et de rédiger une série de Remarques, publiées à Londres en 1732[2]. En 1723, il présente au roi Georges Ier d’Angleterre le premier volume de son récit de voyage : l’œuvre est publiée la même année en deux volumes, à Londres, avec le titre : A. de la Mottraye’s Travels through Europe, Asia and into parts of Africa : containing a great variety of geographical, topographical, and political observations on those parts of the world, comme traduction du manuscrit français, mais en réalité sans une révision finale de l’auteur et sans son approbation. La Mottraye publie alors l’œuvre en français en 1727 (Voyages du Sr. A. de La Motraye, en Europe, Asie et Afrique. Où l’on trouve une grande varieté de recherches Geographiques, Historiques et Politiques, sur l’Italie, la Grèce, la Turquie, la Tartarie Crimée, et Nogaye, la Circassie, la Suède, la Laponie etc. avec des remarques instructives sur les Mœurs, Coutumes, Opinions etc. des Peuples et des Païs où l’Auteur a voyagé ; et des particularités remarquables touchant les Personnes et les Auteurs distingués d’Angleterre, de France, de l’Italie, de Suède, etc.) et finit de publier l’original anglais en 1732, en trois volumes, dont le dernier présente le titre : The voyages and travels of A. de la Motraye in several provinces and places of the Kingdoms and Dukedoms of Prussia (publié en français la même année, avec le titre : Voyage en diverses provinces de la Prusse ducale et royale, de la Russie, de la Pologne etc. fait en 1726).

Dans l’œuvre on n’a pas de références chronologiques, cependant Giuseppe Acerbi, dans son carnet de voyage et, successivement, dans son récit, raconte avoir lu dans les gazettes de Turku une collection d’inscriptions laissées par les voyageurs dans une liste conservée dans l’église de Jukkasjärvi : parmi eux, il y en a une en latin qui témoigne du passage de La Mottraye en juin 1718[3]. En ce qui concerne le parcours suivi par le voyageur, il part de Stockholm vers le nord, à travers Uppsala jusqu’au Lac Venner ; La Mottraye descend vers Piteå, Luleå et Tornio et, enfin, après une visite à Kemi, il continue à l’est, en Russie et en Sibérie.

L’ouvrage de La Mottraye est accompagné de plusieurs gravures, en grand format, auxquelles l’auteur se réfère directement dans le texte et, en particulier, il en dédie deux à la Laponie.

La plus importante est celle qui présente une vue générale de la Laponie, qui contient un inventaire des caractères typiques de la Laponie : La Mottraye y montre les traîneaux tirés par des rennes, la tente lapone avec le trou au sommet pour faire sortir la fumée et la porte ouverte par laquelle on distingue le foyer, le magasin des provisions placé sur un arbre à l’abri des bêtes sauvages, un Lapon équipé d’un arc, de flèches et de skis, prêt pour la chasse, une Lapone avec un berceau typique dans ses bras, une autre personne qui trait un renne et, enfin, dans un petit bois caché, deux Lapons en train de consulter le tambour chamanique, tout cela entouré de forêts et de montagnes. Les renvois dans le texte sont continus, ce qui permet à l’auteur d’utiliser cette gravure pour expliquer plusieurs aspects de la vie quotidienne lapone tout au long d’une dizaine de pages. Voici par exemple, la description de la tente :

Elle étoit composée de longs pieux enfoncez dans la terre en cercle, & attachez en haut, où ils se terminoient en pain de sucre, & croisez, avec une telle distance cependant, (comme 1 de la planche XIV.) qu’il y restoit une ouverture pour la fumée du feu qui se faisoit au milieu. Ces pieux etoient ceints de branches liées autour : voilà à peu près leur édifice ou leur charpenterie, si j’ose m’exprimer ainsi. Cet édifice étoit revetu, du haut en bas, d’une grosse étoffe, que l’hôte appelloit Rana, à l’exception de l’ouverture dont j’ai parlé. Sur cette ouverture regnoit une espece de paravent, ou parapluye, ou plûtot paraneige, (la second étant rare) consistant en des branches entrelacées en un quarré long d’environ une brasse, large d’une demie, un peu convexe, couvert de la même étoffe & attaché au bout d’une longue perche qu’on plante en terre, & qu’on oppose au vent & à la neige dans le besoin ; L’entrée de cette tente n’étoit une espece de claye faite de branches entrelacées, & couverte de Rana comme le reste. Voilà la tente complette, ou à peu près, & ce aue les Lapons appellent Cotta.[4]

Mails il y a plusieurs autres descriptions à citer, directement liées à cette image :

S’ils ont de petits enfans incapables de marcher, ils les embalent, pour ainsi dire, dans leurs berceaux legers & proportionnez à la longueur & largeur de leur corps, comme de petits cercueils, où ils n’ont qu’une petite ouverture pour la respiration, tels qu’on les voit sur la planche XIV.[5]

La Mottraye raconte aussi avoir reçu en cadeau un chien lapon, qui a vécu ensuite avec lui à Stockholm et qu’il a fait représenter en premier plan sur la gravure.[6] Et encore une vingtaine de pages après l’image, voilà que l’auteur la reprend pour renvoyer le lecteur à la description de la pulka, le traineau lapon qui ne peut contenir qu’une personne.[7]

Il faut souligner que dans les Voyages les gravures sont placées in-texte, alors que dans l’édition anglaise des Travels, les gravures sont regroupées en fin de volume et numérotées de la même manière que dans le texte français. Cependant, dans le texte anglais, on trouve plus souvent les renvois aux petits numéros (ou lettres) qui apparaissent à côté de chaque personnage ou de chaque scène. La Mottraye dédie une autre gravure à la Laponie, qui représente une sorte de monument, avec les portraits des rois de Suède et deux figures de Lapons, habillés et équipés d’armes typiquement nordiques (vêtements en peaux, arcs, flèches et toujours les skis).

image004_20.jpg

C’est bien dans la description des skis que le texte anglais rapporte tous les numéros et les lettres de la gravure, alors que le texte français donne simplement la description quelques pages après la gravure du monument :

Amongst other Things, I employ’d some time here in examining their Skidders, for so they call a kind of Pattin, as (k) in the Print XXXVII of which (6) and (11) are represented making use of in the Print XXXVIII with which they slide upon the Snow when well frozen, and which I had taken some little Notice of, while I pass’d thro’ Dalecarlia, where they chiefly make use of them in hunting the Elk, and the Wild Rhen-Deer. These Pattins are made with Wood; and I have been very seriously assur’d, that those who know how to use ‘em very clevery, can in sliding out strip the very swiftest Beasts of the Field. The General shew’d us two of these Skidders, which were lined at the Bottom with Elk Skin; and told us that the best of ‘em were all lined, either with that or some other Skin, whose Bristles are strong, short, smooth, and so contrived, that the Hair which grows against the Grain may not only prevent their sliding backwards; but may be made use of to stop themselves at any time, when they are sliding up an Ascent. Measuring these Skidders, I found one of them to be 18 Palms in length, and the other 13; for there must always be this difference in a Pair, the longest being worn upon the Right Foot. As for the breadth, ‘tis made exactly fit to the Sole of the Wearer’s Foot, who put his Feet directly in the middle of the Pattins; and when he makes use of ‘em, he must have a Stick in his Hand which they call Prick, with a flat wooden Head as broad as the Palm of one’s Hand, that it may not sink into the Snow, as the said Figure of the last Print, for they carry the Head of it downwards; and every now and then, when they are weary of sliding, they rest upon it. Others, who carry their Bows in their Hands, have such a Head, or Piece of Wood fasten’d to one End, and make use of them instead of their Pricks.[8]

J’y examinai entr’autres choses les Skidders, machines à glisser sur la neige, endurcie par la gêlée, que nous avions deja remarquées dès la Dalecarlie, où on s’en sert principalement à donner la chasse aux Elans & aux Rhenes sauvages. Ce sont des especes de patins de bois, avec lesquels ceux qui sçavent bien s’en servir, peuvent, m’a t’on assuré, joindre les animaux qui passent pour courir le plus vite. Notre hôte nous en fit voir qui étoient doublez par dessous de peau d’Elan, comme ils nous avertit qui devoient être les mieux conditionnez, ou si on n’a pas de peau d’Elan, de quelque autre, dont le poil soit ferme, bien court, uni, & attaché de telle maniere, que le poil qui rebrousse, empêche non seulement de reculer involontairement ou de glisser en arriere, mais serve à s’arrêter, si on veut, en montant sur des lieux élevez. Je les mesurai, & trouvai que le plus long avoit dix huit paumes & le plus court treize ; car il faut qu’il y en ait un plus long que l’autre, qui se chauffe au pied droit. Pour la largeur, elle étoit égale à celle de la plante du pied. On les chauffe exactement au milieu, & celui qui veut glisser tient un bâton qu’on nomme Prik, avec une pomme de bois platte & large comme la paume de la main au bout inferieur, pour qu’il n’enfonce pas dans la neige, & il s’en appuye de tems et tems : ou au lieu de Prick, il se sert de son arc, à un bout duquel est une semblable pomme.[9]

Pour sa précision et son attention à ne rapporter que des informations directement vérifiées, le récit de La Mottraye est une des relations prise comme modèle par les hommes de lettres qui, déjà pendant le XVIIe, mais surtout dans le XVIIIe siècle, recueillaient les expériences de plusieurs voyageurs pour publier des histoires ou des géographies. Aux expériences du voyageur français recourt Thomas Salmon, dans son encyclopédie Modern History, or the Present State of All Nations, publiée à Londres en 1731, pour décrire la Laponie et son peuple. Ce texte sera traduit et divulgué dans toute l’Europe, grâce aux éditions hollandaise, allemande, française[10] et italienne.

Alessandra Grillo

Notes

  1. ^ Pour quelques informations sur La Mottraye, voir : Vincent Fournier, Le Voyage en Scandinavie, Paris, Laffont, 2000, p. 786-787 ; Giorgio Cusatelli (éd.), Viaggi e viaggiatori nel Settecento in Emilia e in Romagna, Bologna, Il Mulino, 1986, vol. I, p. 60 et Francesca Battaglini, « Il Voyage di Giuseppe Acerbi ed altre relazioni di viaggio al Nord in lingua francese », Settentrione, Turku, n° 15-16, 2003-2004, p. 21-48 (en particulier, p. 32-36)
  2. ^ Aubry de La Mottraye, Remarques historiques et critiques sur l’ « Histoire de Charles XII » par M. de Voltaire, pour servir de supplément à cet ouvrage, par M. de La Motraye, London, M-E David, 1732 ; et Voltaire, « Notes sur les Remarques de La Motraye », Œuvres historiques, Paris, Gallimard « Bibliothèque de la Pléiade », 1957, p. 282-295
  3. ^ Voir : Giuseppe Acerbi, Viaggio in Lapponia 1799, Turku, Turun Yliopisto, 1996, p. 26 et p. 122 ; et Giuseppe Acerbi, Travels through Sweden, Finland and Lapland to the North Cape in the years 1798 and 1799, London, Joseph Mawman, 1802, vol. I, p. 350-351 (dans l’édition française, on ne parle pas des gazettes de Turku, mais on cite directement les inscriptions de l’intérieur de l’église de Jukkasjärvi : Voyage au Cap Nord par la Suède, la Finlande et la Laponie, Paris, Levrault et Schoell, 1804, vol. II, p. 138)
  4. ^ Aubry de La Mottraye, Voyages du Sr. A. de la Motraye, en Europe, Asie et Afrique. Où l’on trouve une grande varieté de recherches Geographiques, Historiques et Politiques, sur l’Italie, la Grèce, la Turquie, la Tartarie Crimée, et Nogaye, la Circassie, la Suède, la Laponie etc. avec des remarques instructives sur les Mœurs, Coutumes, Opinions etc. des Peuples et des Païs où l’Auteur a voyagé ; et des particularités remarquables touchant les Personnes et les Auteurs distingués d’Angleterre, de France, de l’Italie, de Suède, etc., La Haye, T. Johnson & J. van Duren, 1727, vol. II, p. 343-344
  5. ^ Id., p. 347
  6. ^ Id., p. 356
  7. ^ Id., p. 359
  8. ^ Aubry de La Mottraye, A. de la Mottraye’s Travels through Europe, Asia and into parts of Africa: containing a great variety of geographical, topographical, and political observations on those parts of the world, London, printed for the author, 1723-1732, vol. II, p. 282
  9. ^ Aubry de La Mottraye, Voyages cit., vol. II, p. 331-332
  10. ^ Thomas Salmon, Description générale de l’univers, Paris, 1776, 2 vol. (trad. par Henri Jurain)