Aller au contenu principal

L’AFRIQUE À DÉCOUVRIR
Le continent noir au siècle des Lumières

image002_53.jpg

 

La connaissance de l’Afrique subsaharienne par les Européens est sans doute la plus tardive, à l’exclusion de celle du Pacifique. Si le nord de l’Afrique, l’ancienne Africa romaine, fut très tôt cartographiée et le lieu d’échanges parfois assez violents entre les deux rives de la Méditerranée, le reste de l’Afrique, c’est-à-dire sa plus grande partie, si l’on y ajoute encore la « Grande Île » - Madagascar -, fut longtemps à peu près du domaine de l’hypothèse cartographique : on pensait jusqu’au crépuscule du Moyen Âge quelle aboutissait sans solution de continuité au fameux Continent austral. Dès la fin du XVe siècle, sur la route maritime des épices, les Portugais prouvent néanmoins que le passage existe entre les deux continents et ils installent sur les côtes des points d’appui pour « rafraîchir » et reconstituer les provisions nécessaires au voyage. De l’Angola au Mozambique en passant par l’île Saint-Laurent – future Madagascar – et les Mascareignes, les armateurs portugais sont pressés d’atteindre les Indes. L’Afrique est une escale nécessaire, rien de plus. La découverte de l’Amérique et le développement de l’industrie sucrière aux Antilles et des mines sur le continent vont conduire à vider l’Afrique d’une population réputée plus robuste que les Amérindiens. Mais le négoce des esclaves se fait avec des chefs locaux sur les côtes et parfois sur les grands fleuves, comme le Niger, sans pénétrer à l’intérieur du continent. Des empires mythiques surnagent dans l’imaginaire occidental : le royaume chrétien du Prêtre Jean au nord-est et surtout le Monomatapa, que les Portugais recherchent à partir du Limpopo et qui passe pour être l’Eldorado de l’Afrique : c’est, en partie, le Zimbabwe actuel.

« L’Afrique au siècle des Lumières » est le dernier continent à découvrir, depuis que Cook dans son second voyage, a fait justice de l’existence du Continent austral. C’est cette Afrique qui est le sujet du volume collectif d’Oxford dont nous rendons compte. Produit de chercheurs venus des deux côtés de l’Atlantique – et d’aucun chercheur africain, hélas ! –, le volume parcourt quelques voies connues et d’autres plus originales de la geste des Européens en Afrique, puisque les autochtones n’en furent jamais les rédacteurs. Partant de la notion de « régime de véridiction » définie par Michel Foucauld comme l’ensemble des règles qui légitiment un discours, les auteurs tentent de cerner une espèce de discours africaniste des Lumières, reprenant sue le mode mineur des théories appliquées par Edward Saïd à l’Orient : « Le problème de l’Afrique est un problème européen », selon une synthèse citée de la pensée de Christopher Miller. De fait, l’Afrique est largement un angle mort des Lumières françaises. L’Afrique ne concerne que 7 % des récits de voyage du XVIIIe siècle et la bibliothèque encyclopédique de Voltaire n’en comportait que quatre. D’ailleurs les articles « Afrique », « Nègre » et « Zone torride » de l’Encyclopédie ne sont que de pâles compilations, même si l’article « Esclavage » de l’inévitable chevalier de Jaucourt reprend pour sa condamnation les idées de Montesquieu. Les premiers volumes de l’Histoire générale des voyages de l’abbé Prévost, première encyclopédie française de ce type de relations, traitent de récits portugais anciens pour la plus grande partie consacrés à l’Afrique, mais la distance historique et le propos d’un recueil vierge de tout commentaire ne disent pas grand-chose d’une vision neuve de l’Afrique. C’est pourquoi la littérature véhiculera longtemps les stéréotypes les plus récurrents sur le continent et ses habitants. Plusieurs contributions sont consacrées à la perception de l’Afrique dans la fiction du temps. Si Zingha, reine d’Angola (1769) de Jean-Louis Castilhon, roman fondé sur une histoire vraie puissamment reconstruite, est intéressante parce qu’elle fait de cette héroïne, mélange de vices et de vertus, une Amazone moderne digne de ses sœurs antiques, si, au début du siècle suivant, Ourika (1823), le chef-d’œuvre de Mme de Duras, fait vraiment entrer dans le tragique romanesque des amours impossibles cette magnifique jeune Noire, les autres exemples étudiés dans le volume sont moins convaincants : la présence de l’adjectif « noir » chez Voltaire pour désigner certains personnages dont des jésuites joue sur les termes et fort peu sur les idées, mêmes jeux de mots filés dans l’œuvre de Henri-Joseph Dulaurens et apparition du Noir dans La Paysanne pervertie de Restif de la Bretonne comme emblème de la sauvagerie dans la société parisienne où seule la blancheur est chic. On avouera que c’est bien peu, même si la fiction du siècle eût pu apporter d’autres exemples, parfois plus éclairants. Mais l’essentiel n’est pas dans cette Afrique imaginaire dont l’exotisme se distingue à peine de celle dont les romanciers affublent l’Amérique et les Orients. La véritable Afrique, celle des voyageurs, est aussi celle d’hommes le plus souvent peu recommandables, même s’ils ont le vernis de la meilleure culture : commerçants, administrateurs, savants ou aventuriers, ils ont le cuir dur et l’esprit lavé de la plupart des illusions de notre société. Michel Adanson en est un exemple parfait : ce naturaliste qui donna son nom scientifique au baobab avant se sombrer dans un délire encyclopédique total, légitime la colonisation du Sénégal au nom de l’efficacité européenne contre ce qu’il considère comme la tare profonde de l’Afrique, une population encline à la paresse et sans éducation possible. Il ne sera pas le dernier, paradoxalement, à condamner l’esclavage qui transfert aux Antilles des bras qui seraient plus utiles en Afrique : ce sera, trente ans plus tard, la base de la réflexion de l’abbé Raynal contre le système des compagnies à monopole qui exercent le commercial triangulaire et appliquent à la lettre le Code noir. Le mystère des populations africaines, de leur origine, de leurs mœurs et de cet état de civilisation si différent de celui des autres continents, suscite des analyses en chambre comme celles du président de Brosses sur les « dieux fétiches » de la « Nigritie » qu’il rattache aux pratiques égyptiennes, mais encore de véritables enquêtes de terrain comme celles du comte de Maudave et de Commerson sur les Quimois, ces pygmées de Madagascar, dont la nature humaine reste discutée et que Buffon restituera à la communauté humaine. En effet, le débat parcourt encore la seconde moitié du XVIIIe siècle sur le statut de certaines populations comme les Hottentots du Cap. François Le Vaillant, né au Surinam esclavagiste, est, au tournant de l’Ancien Régime, le premier voyageur à vraiment vivre dans l’environnement africain de la colonie hollandaise du Cap : les autres voyageurs y « rafraîchissaient » et n’allaient guère à l’intérieur. Que l’histoire de la belle Narina la Gonaquoise soit inventée par Le Vaillant importe peu : ce lecteur assidu de Rousseau voit dans le primitivisme une qualité supérieure de civilisation. Mais comme le montre la dernière section du volume sur les « savoirs et discours esthétiques », il reste beaucoup à faire pour que les intellectuels des Lumières échappent à la nouvelle malédiction de Cham qui fait de l’Afrique la terre dont le sens profond échappe. Les métaphysiciens du Beau voient dans la « laideur » africaine qui contrevient au canon esthétique grec une fantaisie de la nature que « l’opinion » seule des Africains, habitués à ces formes physiques, peut justifier chez ces peuples. Ce qui est une manière habile d’échapper au relativisme et à la mise en doute des dogmes esthétiques occidentaux. Un mondain égaré au Sénégal comme le chevalier de Boufflers peut, certes, faire rêver ses amies parisiennes, et les rendre peut-être jalouses, en faisant le portrait très adapté aux critères picturaux européens de jeunes beautés africaines. En général, cependant l’iconographie de l’Afrique reste au XVIIIe siècle curieusement archaïque : on y rencontre encore des femmes-poissons, à une époque où l’on s’interrogeait parfois sur l’origine des Hottentots, fruits scandaleux de tigres et d’humains. Les animaux monstrueux, les plantes inconnues ailleurs y pullulent, de même que les scènes de la vie quotidienne plus ou moins reconstituées qui pointent, même avec des Africains habillés, le retard de civilisation, qui justifie les séries assez effrayantes sur la traite, que produit à satiété la gravure de la fin du siècle. On s’interroge sur le sens de la fascination que de telles images suscitent chez les contemporains. La construction d’une altérité noire positive reste un produit iconographique assez secondaire dans la production de l’époque, d’autant que nous sommes tentés aujourd’hui de surévaluer la valeur symbolique d’images qui semblent en témoigner. L’Afrique au siècle des Lumières est un beau sujet, trop vaste sans doute pour être embrassé dans un seul volume. Les Lumières européennes ont fort tardivement prêté attention à ce continent et ce fut souvent par ricochet de l’esclavage aux Amériques. Ce que l’on peut appeler l’anthropologie et l’ethnologie africaines ne prennent que très incidemment forme. L’Afrique est à découvrir ; la colonisation s’en chargera à sa manière.

François Moureau

Référence électronique

François MOUREAU, L’AFRIQUE À DÉCOUVRIR, mis en ligne le 08/08/2018, URL : https://crlv.org/articles/lafrique-a-decouvrir

Printer Friendly, PDF & Email