UN HIVER CHEZ LES TCHOUKTCHES

UN HIVER CHEZ LES TCHOUKTCHES
Le voyage d’Adolf Erik Nordenskjöld

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Karin Huet, aventurière hardie des navigations dans les mers difficiles, a fait partie de l’équipe du Manguier ‒ petit bateau racheté à la Marine Nationale ‒ dans le but de refaire récemment la route maritime de la Vega, qui a pratiqué pour la première fois en 1878-1879 le passage du Nord-Est, sous le cercle polaire arctique depuis Tromsø en Norvège jusqu’au Pacifique, sous la direction d’Adolf Erik Nordenskjöld, suédois d’origine finlandaise.

Dans le récit publié de cette fameuse expédition suédoise de la Vega, Karin Huet a repris la partie concernant l’hivernage forcé à l’extrémité nord-est de la côte sibérienne sur l’océan Glacial, devant la Tchoukotka, où les glaces compactes ont immobilisé la Vega pendant 294 jours, du 28 septembre 1878 au 18 juillet 1879. Puis la Vega a continué sa route vers l’est, a traversé le détroit de Behring et contourné la presqu’île Tchouktche, a encore exploré la côte américaine le long de l’Alaska, et a fait escale dans deux des îles aléoutiennes, l’île Behring et l’île Mednyi. Elle a fait, enfin, une entrée triomphale dans le port de Yokohama le 5 septembre 1879.

Tout ce temps fut mis utilement à profit par les savants spécialisés embarqués avec Nordenskjöld sur la Vega. Et Nordenskjöld lui-même a rédigé une longue lettre destinée à son principal mécène Oskar Dickson, riche marchand de bois suédois de Göteborg : cette lettre fut expédiée de Yokohama, elle fut très vite publiée, en suédois d’abord, puis traduite en français en 1880. C’est cette lettre qui est la source du récit rapporté par Karin Huet

On trouve ici ce qui concerne l’aspect de la presqu’île Tchouktche : elle apparaît plate et marécageuse tout le long du rivage septentrional, mais vallonnée et assez élevée de quelques centaines de mètres quand on pénètre dans l’intérieur ; ce paysage cependant n’offre pas la beauté saisissante du Spitzberg ou même du Groenland.

La végétation est pauvre dans le nord, mais devient plus plaisante dans le sud : on trouve des arbres, petits mais parfois nombreux, et même des prairies de fleurs comme sur l’île Behring.

La présence des animaux sur terre avait beaucoup varié depuis les premiers rapports de voyageurs jusqu’au séjour de Nordenskjöld : d’une façon générale, ils avaient beaucoup diminué en nombre, ayant été abondamment chassés surtout pour leur fourrure. Cependant, les Suédois ont encore vu quelques lièvres blancs, des marmottes, des renards, des lemmings, mais pas d’ours brun très rare.

Les mammifères marins aussi étaient en voie de diminution, les baleines ayant attiré les chasseurs russes comme américains, et la côte septentrionale était jonchée d’ossements. Nordenskjöld et ses compagnons ont recherché vainement un mammifère marin très curieux, décrit en 1741 par le naturaliste allemand Steller de l’expédition de Vitus Behring : la « vache de mer de Steller », encore appelée la Rhytine, un sirénien de très grande taille, se nourrissant de quantités considérables d’algues, vivant dans les eaux glaciales, et que chassaient les Tchouktches autrefois pour utiliser leur peau très épaisse et en faire des protections de kayaks et de tentes. La dernière aurait été tuée au milieu du XIXe siècle. Nordenskjöld a réussi à ramener un squelette incomplet de Rhytine, maintenant déposé au muséum de Stockholm.

Au sud du détroit de Behring, par contre, les otaries, très nombreuses, faisaient l’objet d’une chasse intensive pour la fourrure, plusieurs centaines de milliers étant tuées chaque année.

L’observation des populations tchouktches n’était pas la moindre des études de l’expédition. Pacifiques, hospitaliers, ils parlaient une langue probablement d’origine ouralo-altaïque, et ne se faisaient guère comprendre ; ils communiquaient un peu avec les Suédois grâce à quelques mots russes ou américains appris des baleiniers. Leur constitution paraissait bonne, d’une grande endurance. Ils se nourrissaient de leur chasse ‒ lièvres, phoques, etc. ‒ et mangeaient beaucoup de feuilles de Rhodiala, cette plante poussant dans tout le Grand Nord et possédant d’extraordinaires vertus médicinales.

Par contre, Nordenskjöld n’a presque pas rapporté d’éléments permettant de connaître leurs coutumes chamaniques, ni leurs rites funèbres. Les difficultés de langage en furent sans doute la raison.

Mais surtout, des questions scientifiques d’un ordre beaucoup plus élevé, sont restées sans réponse. Nordenskjöld écrit :

Les terres qui entourent le détroit de Behring sont-elles les débris d’un ancien isthme joignant l’ancien continent au nouveau, ou ne faut‑il y voir que le commencement d’une tentative d’union ? [...] jusqu’à quel point ce détroit, peu large et coupé par deux îles, qui sépare l’Asie de l’Amérique, sépare-t-il deux régions animales et végétales différentes ? [...] lesquels [ces deux règnes] ont émigré de l’Ancien Monde vers le Nouveau et vice versa ?

Nordenskjöld a mené une expédition très difficile exemplaire. Il a montré, le premier, qu’on peut passer par le détroit de Behring depuis l’océan Glacial jusqu’au Pacifique. Mais, écrit-il encore :

La nouvelle route que nous venons d’ouvrir n’est plus nécessaire, il est vrai, comme voie commerciale entre l’Europe et la Chine. Mais il a été donné à cette expédition suédoise et à celles qui l’ont précédée, d’ouvrir tout un océan à la navigation et d’offrir à presque la moitié d’une partie du monde la possibilité de communications maritimes entre les diverses mers qui la baignent.

Le passage du détroit de Behring avait été l’objet de multiples tentatives depuis trois siècles, et la cause de nombreuses morts dont celles de Barentz et de Behring. Il n’avait été réussi que deux fois, par Behring lui-même en 1741 puis par James Cook en 1778. Nordenskjöld le fit en 1879. On le tenta de nouveau, sur l’ordre de Staline vers 1935 ; puis encore en 1940, lorsqu’un brise‑glace soviétique a conduit un croiseur allemand de la Nouvelle‑Zemble jusqu’au Pacifique. Plus tard, les brise‑glace devenus très puissants, il y eut une route maritime régulière entre Mourmansk et Petropavlosk, aux deux extrémités du grand nord soviétique, une route le long de laquelle on installa des bases d’avitaillement, des stations météo, des phares : aujourd’hui, après la disparition de l’URSS, tout est en ruines, abandonné, devenu inutile.

Le texte de Nordenskjöld s’applique à une date précise : 1878‑1879. Depuis, les populations du Grand Nord sibérien ont été très diminuées avec la soviétisation, ne comptant plus que quelques milliers d’individus. Leur langue est en voie d’être supplantée par le russe, comme leur religion chamanique par l’église orthodoxe russe. Leur civilisation de chasseurs et de pêcheurs devient un souvenir.

La décoration de la couverture de ce joli petit livre est-elle un symbole ? on dirait de petits blocs de glace translucide, qui fondent inexorablement…

Gracie Delépine

Référence électronique

Gracie DELEPINE, UN HIVER CHEZ LES TCHOUKTCHES, mis en ligne le 11/08/2018, URL : https://crlv.org/articles/hiver-chez-tchouktches

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