Promenade à fenêtre au clair de lune : l’Expédition nocturne de Xavier de Maistre

En 1825, trente ans après la première publication de son Voyage autour de ma chambre, Xavier de Maistre publie Expédition nocturne autour de ma chambre[1], récit d’un voyage qu’il a effectué à Turin la nuit, en 1799, principalement à cheval sur la fenêtre de sa chambre. Oscillant entre voyage réel et voyage imaginaire, ces deux textes parodient les récits de voyages authentiques autour du monde, les circumnavigationes, et se nourrissent de références littéraires et plus largement culturelles qui dessinent une esthétique et une atmosphère sous l’influence du XVIIIe siècle des Lumières, et du début du XIXe siècle qui voit progressivement s’imposer ce qui deviendra le romantisme. Dans le cadre du projet « Géographies imaginaires », j’ai choisi de me concentrer plus particulièrement sur le deuxième texte de ce diptyque viatique, et ce pour deux raisons. La première est que l’Expédition nocturne autour de ma chambre est souvent occultée par le succès du Voyage autour de ma chambre, ce dont a témoigné l’actualité de 2020 : le premier confinement a été l’occasion de (re)découvrir Xavier de Maistre, mais les articles parus ont quasiment tous consisté en une présentation du Voyage, sans mention de l’Expédition nocturne. Se pencher sur cette œuvre serait ainsi une occasion de lui donner un petit peu de cette visibilité qui lui fait défaut. La deuxième raison de ce choix correspond au sujet de mon étude : dans l’Expédition nocturne se trouve un élément particulièrement structurant et signifiant qui participe à la qualité imaginaire du voyage de Xavier de Maistre et qui lui confère une étendue et une extension dont ne dispose pas son premier voyage, lui qui ne se déroule pas au-delà des limites physiques des murs de la chambre. Cet élément, c’est la fenêtre. Celle que chevauche au cours du récit et de son expédition le voyageur nocturne, et grâce à laquelle il parvient à commercer avec le ciel et les astres. Le texte de Xavier de Maistre nous invite ainsi à considérer cet objet central, et à nous demander dans quelle mesure la fenêtre permet le voyage dont elle est le cadre principal, et participe à sa dimension imaginaire, fantaisiste, mais en même temps réelle. En somme, comment un objet réel peut engendrer une échappée imaginaire.

La fenêtre : une invitation au voyage et un cadre de l’entre-deux

Un cadre idéal pour le voyage et un cadre narratif

La fenêtre peut d’abord être considérée comme un élément structurant, aussi bien pour le voyage en lui-même que pour le récit de ce voyage. L’Expédition nocturne compte trente-neuf chapitres, mais Xavier de Maistre ne se poste à sa fenêtre qu’à partir du chapitre 12, pour la quitter dans le dernier chapitre. Il est dès lors possible d’envisager les onze premiers chapitres comme les préparatifs du voyage à fenêtre. Toutefois, Xavier de Maistre adopte une démarche qui invite à penser qu’il veut justifier le choix de ce nouveau cadre viatique. C’est ainsi que la fenêtre est mentionnée et présentée dès le chapitre 6 : elle y est valorisée selon deux caractéristiques, qui témoignent de sa nature d’entre-deux, de limite entre l’intérieur et l’extérieur. Dans un premier temps, il est question de l’atmosphère mystérieuse qui se dégage à partir de la lumière que répand la fenêtre dans la chambre : Xavier de Maistre la magnifie non sans cacher une pointe d’auto-dérision grâce à une comparaison antique avec l’atmosphère intérieure du Panthéon. Puis, dans un second temps, il ne manque pas de dire que cette fenêtre lui permet de jouir « d’une des plus belles vues qu’on puisse imaginer[2] ». Par ces deux caractéristiques est mis en évidence le double potentiel de cet élément, à la fois intérieur et extérieur : la fenêtre est un moyen de sublimer un espace ordinaire, celui de la chambre, de l’envelopper d’un halo mystérieux à même de susciter l’envie du voyage et le désir de lire le récit qui en découle, et elle est également une ouverture qui offre un point de vue privilégié sur le paysage et le monde. L’insistance du narrateur-voyageur sur ces aspects semble ainsi correspondre à une volonté de justifier le choix de cet objet comme point central et cadre idéal de son voyage. Cependant, ce n’est pas au chapitre 6 que Xavier de Maistre se hisse à sa fenêtre (il faut en effet y accéder grâce à une échelle), mais au chapitre 12. C’est au cours de celui-ci que le narrateur-voyageur, plongé dans une crise mélancolique, est dérangé dans ses sombres pensées :

Un coup de vent ouvrit tout à coup la fenêtre, éteignit ma bougie, et ferma la porte avec violence. […]

J’étais encore dans toute la force d’une de ces crises mélancoliques, lorsqu’une partie de la bouffée de vent qui avait ouvert ma fenêtre et fermé ma porte en passant, après avoir fait quelques tours dans ma chambre, feuilleté mes livres et jeté une feuille volante de mon voyage par terre, entra finalement dans mes rideaux et vint mourir sur ma joue. Je sentis la douce fraîcheur de la nuit, et, regardant cela comme une invitation de sa part, je me levai tout de suite, et j’allai sur mon échelle jouir du calme de la nature[3].

La morosité et la mélancolie s’évanouissent ainsi grâce à l’invitation de la fenêtre, ouverte sous l’effet du vent. Voilà donc le début du voyage à proprement parler, la première borne du cadre narratif que symbolise la fenêtre. Pour comprendre son effet structurant, il faut se pencher sur le dernier chapitre, au cours duquel prend fin l’expédition nocturne :

Je soulevais mon pied droit pour descendre, lorsque je me sentis frapper assez rudement sur l’épaule. […] La même bouffée de vent qui, dans le commencement de mon voyage, avait ouvert ma fenêtre et fermé ma porte en passant, et dont une partie s’était glissée entre les rideaux de mon lit, rentrait alors dans ma chambre avec fracas. Elle ouvrit brusquement la porte et sortit par la fenêtre en poussant le vitrage contre mon épaule, ce qui me causa la surprise dont je viens de parler.

On se rappellera que c’était à l’invitation que m’avait apportée ce coup de vent que j’avais quitté mon lit. La secousse que je venais de recevoir était bien évidemment une invitation d’y rentrer, à laquelle je me crus obligé de me rendre[4].

La boucle est ainsi bouclée : la fenêtre qui s’est ouverte au chapitre 12 pour inviter Xavier de Maistre à la rêverie voyageuse, se referme sous l’effet du vent, à nouveau, au chapitre 39 pour signifier la fin du voyage et la clôture du récit. Cadre idéal pour un voyage sédentaire la nuit, la fenêtre incarne donc aussi un cadre narratif au sein-même du récit.

Un espace de l’entre-deux entre terre et ciel, propice à la rêverie en plein cœur du réel

Le texte et le voyage de Xavier de Maistre se développent à partir de couples d’opposition et de complémentarité. La fenêtre incarne ainsi la limite entre l’intérieur et l’extérieur, mais elle symbolise aussi celle entre la terre et le ciel. Grâce à elle, Xavier de Maistre parvient à se lier aux astres et à se rapprocher du ciel, comme il l’exprime dès le chapitre 6 lorsqu’il décrit la vue depuis sa fenêtre :

Semblable à ces navigateurs qui, perdus sur le vaste Océan, ne voient plus que le ciel et la mer, je ne voyais que le ciel et ma chambre, et les objets extérieurs les plus voisins sur lesquels pouvaient se porter mes regards étaient la lune ou l’étoile du matin : ce qui me mettait dans un rapport immédiat avec le ciel, et donnait à mes pensées un vol élevé qu’elles n’auraient jamais eu si j’avais choisi mon logement au rez-de-chaussée[5].

La référence aux circumnavigationes est ici notable : elle permet au narrateur-voyageur de se comparer aux grands explorateurs et navigateurs, donc de se rapprocher d’eux d’une certaine manière, mais aussi de s’en éloigner, puisqu’il se tourne vers le ciel pour devenir dans la suite de son expédition un « voyageur aérien[6] ». L’ouverture de la fenêtre lui permet de s’évader en imagination et de commercer avec les astres : mieux encore, on peut dire qu’il est en communion avec eux, plongé dans une douce contemplation. C’est à partir de là qu’il peut s’engager dans les méandres de la rêverie et se livrer à des méditations métaphysiques. Ainsi au chapitre 13, partant de l’expérience singulière de son expédition nocturne, il élargit son propos à la sphère de l’habitude pour montrer l’importance que revêt toujours pour lui le ciel étoilé au-dessus de sa tête :

C’est un charme toujours nouveau pour moi que celui de contempler le ciel étoilé, et je n’ai pas à me reprocher d’avoir fait un seul voyage, ni même une simple promenade nocturne, sans payer le tribut d’admiration que je dois aux merveilles du firmament. Quoique je sente toute l’impuissance de ma pensée dans ces hautes méditations, je trouve un plaisir inexprimable à m’en occuper[7].

La vue nocturne que lui offre la fenêtre est donc pour lui l’occasion de s’élever vers la sphère de la métaphysique, voire du mystique. On ne saurait cependant faire du texte et du voyage de Xavier de Maistre un ensemble de réflexions philosophiques. En fait, tout au long de son expédition, il alterne des propos légers, où l’humour et l’autodérision prédominent, et des propos sérieux, qui révèlent une profondeur et un certain degré de mélancolie. Xavier de Maistre ne se laisse jamais complètement aller ni au badinage divertissant, ni à la réflexion grave. Il propose plutôt un élégant et savant mélange des deux, à travers une alternance qui peut être envisagée comme deux mouvements successifs, sous le signe de la nuit et des astres : ses rêveries et méditations lui permettent de s’élever vers le ciel, mais un élément du réel vient toujours interrompre cette ascension ; le brusque retour sur terre et à la réalité correspond au désastre, autrement dit au mouvement de chute des astres. Un de ces moments particuliers survient au début du chapitre 30 lorsque le voyageur est interrompu dans sa réflexion sur qui du cœur ou de la tête devrait être le guide de l’être humain :

En disant ces mots, je m’aperçus d’une douleur sourde dans celui de mes pieds qui reposait sur l’échelon [de l’échelle qui lui permet d’accéder à la fenêtre]. J’étais en outre très fatigué de la position difficile que j’avais gardée jusqu’alors. Je me baissai doucement pour m’asseoir, et, laissant pendre mes jambes à droite et à gauche de la fenêtre, je commençai mon voyage à cheval[8].

À ce moment du récit, la fenêtre apparaît encore plus comme une limite et un entre-deux, car le narrateur-voyageur se trouve en quelque sorte scindé par sa position à cheval entre l’intérieur et l’extérieur. Sa posture est une reproduction corporelle, une incarnation au sens étymologique du terme, du double principe de la fenêtre, à la fois point de départ pour chaque évasion en imagination et en même temps point d’ancrage qui ramène toujours Xavier de Maistre à la réalité concrète.

Une chevauchée « fantastique » : rêveries romanesques et merveilleuses, et mise en scène du narrateur-voyageur

Du merveilleux au fantastique en passant par le fantasme : la fenêtre et l’intertextualité

La fenêtre est certes une limite, mais elle est aussi un espace au potentiel théâtral, autrement dit une micro-scène, sur laquelle Xavier de Maistre, à la fois voyageur, narrateur, et auteur, s’amuse à endosser plusieurs rôles dans une mise en scène imaginaire – imaginaire dans le sens où c’est le produit de son imagination qui se déploie dans son espace mental, et dans le sens où c’est une mise en scène qui fait naître des images dans l’esprit du lecteur. L’ouverture sur l’extérieur proche, c’est-à-dire les balcons de ses voisins, les toits qui l’environnent, le ciel étoilé, est non seulement une ouverture sur la réalité concrète, mais aussi sur la sphère de l’imaginaire. Le réel nourrit l’imagination et inversement – ce qui empêche de qualifier ce voyage comme étant strictement imaginaire ou strictement réel. C’est ainsi que la fenêtre apparaît comme le point d’observation d’un voyageur voyeur, et le point de départ pour un chevalier servant rêveur : à travers ce qu’elle permet de voir et d’imaginer, Xavier de Maistre convoque des références intertextuelles et fait deviner des influences culturelles. Le merveilleux se mêle ainsi au fantasme lorsqu’il entend puis voit sa charmante voisine au balcon inférieur, dans les chapitres 17 à 20. Après une tentative d’approche qui s’est révélée être un échec lorsque s’est soudain élevée la voix grave du mari de la jeune femme, Xavier de Maistre s’absorbe dans la contemplation de la pantoufle que cette dernière a laissée sur le balcon. La référence au conte Cendrillon de Perrault est ici évidente, et elle se trouve doublée d’une épaisseur imaginaire supplémentaire, correspondant à celle du fantasme. Le réel que voit Xavier de Maistre depuis sa fenêtre apparaît ainsi dans une double enveloppe relevant de l’imagination : celle de l’intertexte littéraire merveilleux, que l’on peut considérer comme un prisme de lecture, et celle du fantasme du voyageur voyeur. Xavier de Maistre s’éloigne alors temporairement de la réalité pour se laisser aller à la rêverie comme « nouvelle méthode de faire l’amour[9] ». Dans l’espace du texte et de son échappée mentale, il se met véritablement en scène en endossant le rôle de chevalier servant, à la fois galant et Alexandre des cœurs tel Don Juan, mais sans l’amoralité de ce dernier. Xavier de Maistre voyage ainsi dans le temps et l’espace, par exemple dans l’Antiquité pour venir au secours d’une vestale, ou en Inde pour sauver une jeune veuve du bûcher, autrement dit pour la soustraire au rite du sati – topos de la littérature viatique que l’on retrouve par exemple au xixe siècle dans Le Tour du monde en quatre-vingts jours de Jules Verne[10], au cours de l’épisode du sauvetage de la jeune veuve indienne par Phileas Fogg et Passepartout. La longue rêverie de Xavier de Maistre fait finalement basculer le fantasme dans une forme de fantastique lorsque, à moitié endormi à moitié éveillé, il voit venir vers lui dans le ciel un astre ayant la forme de la femme aimée dont il rêve depuis toujours :

[…] depuis quelque temps le sommeil s’emparait de moi, malgré les efforts que je faisais pour le combattre. Cependant je ne suis pas bien sûr maintenant si je m’endormis alors tout de bon, et si les choses extraordinaires que je vais raconter furent l’effet d’un rêve ou d’une vision surnaturelle.

Je vis descendre du ciel un nuage brillant qui s’approchait de moi peu à peu, et qui recouvrait comme d’un voile transparent une jeune personne de vingt-deux à vingt-trois ans. […] son regard, son paisible sourire, tous ses traits, enfin, réalisaient à mes yeux l’être idéal que cherchait mon cœur depuis si longtemps, et que j’avais désespéré de rencontrer jamais[11].

Le galant badinage fait donc place à une communion céleste, qui laisse planer le doute de l’interprétation, montrant que si le voyageur aime à jouer divers rôles, le narrateur-auteur semble aimer à jouer avec l’esprit du lecteur.

Un voyageur aérien aux traits sublimes et un cavalier burlesque

À partir du chapitre 30, Xavier de Maistre poursuit son voyage à cheval. Il adopte ainsi une autre posture, revêt le costume d’un autre personnage qu’il se plaît à incarner, à tel point d’oublier qu’il se trouve sur sa fenêtre, un pied sur le toit. Le décalage entre son univers imaginaire et les objets concrets qui l’entourent dans la réalité produit à maintes reprises des chocs, des heurts, qui mettent fin aux digressions du narrateur-voyageur rêvant ou méditant, et qui le ramènent sur terre pour lui faire reprendre le fil de son récit premier, dont le lecteur attend la suite. Grâce à la fenêtre de sa chambre, Xavier de Maistre se métamorphose en « voyageur aérien » : son imagination va ensuite plus loin lorsqu’il devient un « voyageur à cheval », et davantage encore lorsqu’il fait appel à l’intertextualité et à sa culture littéraire pour comparer sa monture à celle des Mille et une Nuits, au chapitre 30 :

Or l’on peut remarquer que ma monture ressemble beaucoup à celle des Mille et une Nuits. Par sa position, le voyageur à cheval sur sa fenêtre communique d’un côté avec le ciel et jouit de l’imposant spectacle de la nature : les météores et les astres sont à sa disposition ; de l’autre, l’aspect de sa demeure et les objets qu’elle contient le ramènent à l’idée de son existence et le font rentrer en lui-même. Un seul mouvement de la tête remplace la cheville enchantée, et suffit pour opérer dans l’âme du voyageur un changement aussi rapide qu’extraordinaire[12].

À nouveau, nous nous trouvons face à un phénomène de stratification imaginaire qui tend à magnifier voire à sublimer le voyageur dans certains passages. Toutefois, quelle que soit son épaisseur, la référence au merveilleux permet à Xavier de Maistre d’enchanter ou de réenchanter le monde et le voyage, de rêver et de faire rêver le lecteur. Son Expédition nocturne ne se réduit pas cependant à un voyage enchanté, et même dans sa grandeur, le cavalier à cheval sur sa fenêtre ne peut échapper au ridicule. La fenêtre semble ainsi lui jouer parfois des tours, comme c’est notamment le cas au chapitre 32 :

J’en étais là de mon voyage, lorsque je fus obligé de descendre précipitamment de cheval. […]

Les fenêtres, en général, n’ayant pas été primitivement inventées pour la nouvelle destination que je leur ai donnée, les architectes qui les construisent négligent de leur donner la forme commode et arrondie d’une selle anglaise. Le lecteur intelligent comprendra, je l’espère, sans autre explication, la cause douloureuse qui me força de faire une halte[13].

L’inconvénient que pose la fenêtre à ce point du récit, mais qui est vite résolu quelques phrases plus loin, suggère que la fenêtre a aussi pour fonction de ridiculiser le voyageur-même, qui s’adonne volontiers au jeu de l’autodérision. Cet élément de la pièce s’impose donc comme un micro-espace de théâtralité, qui donne au voyageur l’occasion de s’amuser à travers différents rôles et de divertir le lecteur, grâce au plaisir de la lecture.

Un voyage semi-endotique fantaisiste à la croisée des époques

Raison et sentiment : du crépuscule des Lumières à l’aube du romantisme

En plus d’être un entre-deux qui oppose et réunit intérieur et extérieur, terre et ciel, la fenêtre dans l’Expédition nocturne est aussi et surtout un entre-deux historique et culturel, qui symbolise le passage progressif du temps des Lumières et de la raison triomphante, à un temps nouveau, autre, incertain, mais qui voit la prédominance de la future esthétique romantique. À cette période que l’on peut qualifier a posteriori « préromantique », Xavier de Maistre a vécu et écrit à cheval sur deux siècles, comme il se trouve à cheval sur la fenêtre de sa chambre. Cette situation de limite, d’entre-deux, se concrétise dans le récit de son Expédition nocturne par une alternance des tons ainsi que des atmosphères, tantôt légère et badine, tantôt sérieuse et mélancolique. Un balancement constant rythme donc le voyage et le texte, ce qui peut être soit le signe d’une instabilité, soit au contraire celui d’une stabilité. Dans le premier cas, il s’agirait des errements inquiets d’un voyageur qui ne sait choisir entre son cœur, son imagination et sa raison ; dans le second cas, le voyageur aurait choisi le cœur, l’imagination et la raison, et trouvé en lui-même grâce à ses facultés conjuguées l’équilibre qui lui permet de supporter vaillamment la solitude en tant qu’homme pris dans la tourmente de l’histoire.

Les deux étranges machines, m’écriai-je alors, que la tête et le cœur de l’homme ! Emporté tour à tour par ces deux mobiles de ses actions dans deux directions contraires, la dernière qu’il suit lui semble toujours la meilleure ! Ô folie de l’enthousiasme et du sentiment ! dit la froide raison ; ô faiblesse et incertitude de la raison ! dit le sentiment. Qui pourra jamais, qui osera décider entre eux[14] ?

Je laissai la question indécise, et je résolus, pour le reste de mes jours, de suivre alternativement ma tête ou mon cœur, suivant que l’un deux l’emporterait sur l’autre. Je crois, en effet, que c’est la meilleure méthode. Elle ne m’a pas fait faire, à la vérité, une grande fortune jusqu’ici, me disais-je. N’importe, je vais, descendant le sentier rapide de la vie, sans crainte et sans projets, en riant et en pleurant tour à tour, et souvent à la fois, ou bien en sifflant quelque vieux air pour me désennuyer le long du chemin[15].

Xavier de Maistre répond donc à ses propres réflexions et questionnements pour donner forme et consistance à une philosophie de vie personnelle dont le principe est le mouvement : mouvement entre la tête et le cœur, entre mélancolie et joie, toujours dans une spontanéité insouciante et presque enfantine qui laisse entrevoir le sceau du carpe diem. Ces fluctuations intérieures confèrent ainsi une force à son récit et à son voyage excentriques, mais elles portent aussi en elles une fragilité, celle d’un être humain au milieu des aléas et des incertitudes de son temps.

La fenêtre comme moyen de s’excentrer et de se recentrer : un éloge de l’imagination

On pourrait penser que l’ouverture de la fenêtre amène le narrateur-voyageur à inclure dans son texte des références précises et appuyées au contexte historique, politique. S’il fait allusion dans son premier chapitre à la Révolution de 1789 et aux campagnes qui ont suivi, là n’est cependant pas la fonction de cet élément : la fenêtre permet à Xavier de Maistre de s’excentrer et de se recentrer, et ce, dans les deux cas, grâce à son imagination. C’est celle-ci qui lui permet de s’échapper de sa chambre, de sa fenêtre, de la terre également, donc d’effectuer un voyage « excentrique[16] », et c’est elle aussi qui permet au voyageur de se recentrer, parce que pour pouvoir effectuer une telle expédition, il doit puiser dans ses ressources intérieures. Le périple qui s’élabore et se dessine au fil des pages revêt ainsi un caractère fantaisiste, mais qui s’inscrit dans l’imagination réelle du voyageur. Comme dans le Voyage autour de ma chambre, Xavier de Maistre réalise et écrit un voyage parodique effectué sur les ailes de l’imagination, à cheval sur sa fenêtre. Par cette posture, son expédition peut être définie comme semi-endotique, pour reprendre le terme de Georges Perec[17], dans la mesure où le voyageur n’est ni tout à fait dehors pour pouvoir, peut-être, ne chercher que l’exotisme, ni tout à fait dedans pour écrire et décrire son espace et son mobilier intérieurs. Grâce à la fenêtre, Xavier de Maistre pose un regard poétique et enjoué sur le monde, proche comme un balcon inférieur, ou lointain comme un astre mystérieux. En tant que moyen de s’excentrer et de se recentrer, la fenêtre peut être envisagée comme un symbole de l’imagination, et le fondement même du texte de Xavier de Maistre réside dans l’éloge qu’il fait de cette dernière :

Depuis longtemps je désirais revoir le pays que j’avais parcouru jadis si délicieusement, et dont la description ne me paraissait pas complète[18].

J’ai remarqué, dans les voyages ordinaires que j’ai faits parmi les hommes, qu’à force d’être malheureux on finit par devenir ridicule. Dans ces moments affreux, rien n’est plus convenable que la nouvelle manière de voyager dont on vient de lire la description. J’en fis alors une expérience décisive : non seulement je parvins à oublier le passé, mais encore à prendre bravement mon parti sur mes peines présentes[19].

En toutes circonstances, bonnes comme mauvaises, l’imagination est un refuge, un réconfort et une patrie intime, tel un espace d’évasion et un point d’ancrage pour vivre la réalité avec un peu de légèreté.

La fenêtre de l’Expédition nocturne apparaît donc comme un cadre structurant pour le récit et un cadre privilégié pour un voyage hors des limites physiques et concrètes. C’est sa nature de limite et d’espace de l’entre-deux qui en fait une micro-scène de théâtre, à investir pour le plaisir. Xavier de Maistre montre finalement à quel point elle est un objet à haute portée imaginaire, qui invite à un voyage au cœur des mille et un paysages du réel et de l’imagination.

Cécile payet

Université d’Aix-Marseille

 

Notes

[1]

Plusieurs éditions relativement récentes rassemblent ces deux récits : Œuvre complète, Paris, Éditions du Sandre, 2009 ; Voyage autour de ma chambre suivi de Expédition nocturne autour de ma chambre, Paris, Éditions Sillage, 2020. Pour cet article, je me suis appuyée sur l’édition suivante : Œuvres complètes, Plan de la Tour, Éditions d’Aujourd’hui, coll. Les Introuvables, 1984.

[2]

X. de Maistre, Expédition nocturne autour de ma chambre, [1823], chap. 6, dans Œuvres complètes, Plan de la Tour, Éditions d’Aujourd’hui, coll. Les Introuvables, 1984, p. 109.

[3]

Ibid., chap. 12, p. 118-119.

[4]

Ibid., chap. 39, p. 160-161.

[5]

Ibid., chap. 6, p. 109.

[6]

Ibid., chap. 17, p. 125.

[7]

Ibid., chap. 13, p. 119-120.

[8]

Ibid., chap. 30, p. 141.

[9]

Ibid., chap. 28, p. 138.

[10]

Jules Verne, Le Tour du monde en quatre-vingts jours [1872], chap. 12 et 13, Paris, Éditions Gallimard, coll. Folio classique, 2009.

[11]

Ibid., chap. 34, p. 152-153.

[12]

Ibid., chap. 30, p. 141.

[13]

Ibid., chap. 32, p. 147.

[14]

Ibid., chap. 29, p. 140.

[15]

Ibid., chap. 30, p. 142-143.

[16]

D. Sangsue, Le récit excentrique. Gautier, De Maistre, Nerval, Nodier, Paris, Librairie José Corti, 1987.

[17]

G. Perec, L’Infra-ordinaire, Paris, Seuil, La Librairie du xxie siècle, 1989, p. 9.

[18]

Op. cit., chap. 3, p. 103.

[19]

Ibid., chap. 38, p. 159.

Référence électronique

Cécile PAYET, « Promenade à fenêtre au clair de lune : l’Expédition nocturne de Xavier de Maistre », Astrolabe - ISSN 2102-538X [En ligne], Géographies imaginaires, mis en ligne le 06/03/2025, URL : https://crlv.org/articles/promenade-a-fenetre-clair-lune-lexpedition-nocturne-xavier-maistre

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Table des matières

Présentation

2. L’imaginaire géographique dans la fiction viatique