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Voyages imaginaires, voyages fictifs, faux voyages, voyages en chambre, ces différentes expressions utilisées pour qualifier les récits écrits par des auteurs n’ayant pas réellement accompli les voyages qu’ils prétendent avoir faits, renvoient une image dépréciative de ces textes. Tout comme les récits de voyages « réels », qui connaissent depuis une vingtaine d’années un renouveau et un foisonnement d’études, les « faux voyages » méritent eux aussi d’être davantage étudiés. Transmis sous des formes variées, répondant à des objectifs multiples, ces voyages-prétextes gagneraient à être appréhendés comme un genre à part.
À toutes les époques, de l’Antiquité à nos jours, de nombreux genres littéraires se sont emparés de la forme du voyage pour raconter autre chose ou délivrer un discours particulier (didactique, philosophique, poétique, satirique…). Ces « faux » voyages, souvent et longtemps dénigrés, doivent au contraire être étudiés non seulement pour eux-mêmes, mais aussi en miroir des voyages « réels » : en analysant les différentes formes littéraires prenant le voyage comme « prétexte », Géographies imaginaires entend à la fois définir les raisons et les visées de cet usage et appréhender de manière réflexive le sens du voyage dans les littératures et cultures de l’espace méditerranéen. S’il est difficile de parvenir à une définition simple et unique du genre viatique, l’examen et la confrontation de ces multiples « voyages-prétextes » nous amène à ré-interroger la place dans notre culture de ces textes si nombreux pour y ré-examiner de façon générale la place du voyage comme forme critique.
C’est la raison pour laquelle nous avons souhaité adopter une définition large de ces voyages imaginaires afin d’accueillir un grand nombre de textes pouvant relever, en tout ou partie, du voyage imaginaire. La frontière est souvent poreuse entre récits fictifs et voyages réels, ce qui rend difficile une définition stricte des premiers. Ceux-ci empruntent aux seconds non seulement des aspects formels, mais aussi leur contenu, les voyageurs en chambre s’appuyant en partie sur d’authentiques voyageurs pour composer leurs récits. Par ailleurs, un récit de voyages réels peut, à certains moments, dériver vers l’imaginaire et inclure des éléments fictifs, soit repris à d’autres textes, soit provenant de l’imagination ou de la fantaisie de son auteur.
Lors des rencontres qui ont donné lieu à la production des textes qui suivent, nous avons privilégié une approche interdisciplinaire et une chronologie étendue afin de nourrir un dialogue fécond entre spécialistes de littérature médiévale, de romans philosophiques modernes, d’écritures migrantes contemporaines ou encore de littérature pour enfants. Les études ici réunies sont le fruit de rencontres qui ont eu lieu entre 2019 et 2021 autour du voyage imaginaire et de ses relations avec les voyages réels[1]. Le programme de recherches « Géographies imaginaires : le voyage-prétexte comme machine à penser », a été financé par un appel à projet de la Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme (Aix-en-Provence). Les journées d’études, séminaires et école d’été organisées dans ce cadre ont réuni chercheurs et étudiants, spécialistes des récits de voyages ou d’autres littératures, du Moyen Âge à nos jours.
La première partie de cette publication s’intéresse à la part fictive, à l’imaginaire géographique à l’œuvre dans les récits réels du Moyen Âge à nos jours. Julia Roumier analyse ainsi comment d’authentiques récits de voyages hispaniques du Moyen Âge comportent une part de fictionnalisation inhérente à leur mise par écrit. Un phénomène semblable se retrouve dans les missions d’ambassades étudiées sous formes d’expérimentations historiographiques par Jean-Marc Rivière, ou dans les scènes de sérail écrites par Bernier et Tavernier et analysées par Mathilde Mougin, ou encore dans les descriptions de derviches chez le chevalier d’Arvieux (Vanezia Parlea). Chez Flaubert, au contraire, selon Patrick Mathieu, l’exotisme et la quête de l’ailleurs agissent davantage comme des prétextes à la mise en scène de soi. Le voyage, lorsqu’il se fait vertical, comporte un aspect transgressif, voire métaphysique, comme dans la littérature épique moyen-anglaise (Fanny Moghaddassi). Les voyages, réels, d’Eraldo Affinati à travers l’Italie, l’amènent à voyager mentalement non seulement dans le temps, par l’évocation d’autres œuvres de la littérature italienne, mais aussi dans l’espace, celui parcouru par les auteurs de ces autres œuvres (Yannick Gouchan).
La deuxième partie est consacrée aux récits entièrement fictifs et interroge en grande partie les objectifs principaux ayant concouru à la création de ces textes. L’utopie semble étroitement liée à la littérature viatique imaginaire et ce dès sa naissance au XVIe siècle. A côté de l’œuvre bien connue de Thomas More, d’autres utopies voient alors le jour, dont le récit de voyage vers le royaume imaginaire d’Antongil, que nous présente Andrea Göschl. L’utopie se fait, au XXe siècle, politique avec Gli emigranti nella luna de Giovanni Pascali, objet de l’article de Yannick Gouchan, ou scientifique, quand les découvertes de nouveaux matériaux, comme le radium, conduisent Amos Giupponi à imaginer d’autres futurs dans son Orkinzia, étudiée par Michela Toppano, ou encore interculturelle, dans les dialogues entre soi et autrui analysés par Vanezia Parlea dans Boussole de Mathias Énard.
Le voyage imaginaire est aussi didactique : il permet d’organiser de façon ludique et facile à assimiler des informations géographiques, comme dans le Livre des merveilles de Jean de Mandeville, qui a servi de source au récit de voyage placé sous le nom de Jacopo da Sansoverino et composé au début du XVe siècle (Christine Gadrat-Ouerfelli). On retrouve cet aspect didactique dans la littérature destinée aux enfants, qui utilise fréquemment le motif du voyage et d’une cartographie imaginaire dans laquelle évoluent les héros amenés à accomplir un certain nombre d’épreuves et d’apprentissages, comme le montre Laurent Bazin. La littérature de science-fiction fait elle aussi une large place aux voyages imaginaires, comme dans les Jardins statuaires de Jacques Abeille, étudiés par Yann Etienne.
On peut rattacher à la littérature satirique d’autres récits fictifs, tels L’Autre Monde ou les Etats et Empires de la Lune et du Soleil de Cyrano de Bergerac (Sylvie Requemora) ou Les Aventures du Baron de Münchausen (Guy Spielmann), qui sont des cas plus spécifiques de « voyages imaginaires » au sens où le théorise Capucine Zgraja. L’expédition nocturne de Xavier de Maistre, étudiée par Cécile Payet, comporte, elle aussi, des aspects satiriques, ou tout du moins parodiques, où le voyage concret change de sens en devenant voyage de l’imagination, comme le montrent aussi, mais par ailleurs, Fanny Delgado au théâtre, Huguette Krief en philosophie, Gianluca Leoncini dans le domaine onirique, et Benoît Guidi au cinéma.
A partir de l’étude des parallèles entre le genre du récit de voyage, déjà beaucoup étudié depuis la fondation du CRLV il y a 40 ans, et le genre du voyage imaginaire, lui peu étudié en tant que genre propre, aussi bien en synchronie qu’en diachronie, ces travaux ont pu problématiser les effets de miroir entre les deux écritures [parallélismes de structures, inférences de l’imaginaire dans le genre viatique authentique et effets de réels dans les voyages imaginaires (romans, utopies, uchronies, etc.)] et réfléchir aux mondes imaginaires pleinement fictionnels, en sériant les espaces des autres mondes (Paradis, Enfers, Purgatoires, Lune, Soleil, Italies, Orients), et en mettant en avant la dimension interdisciplinaire et pluri-spatiale caractérisant la Méditerranée et ses différents espaces.
Christine Gadrat-Ouerfelli,
Aix Marseille Univ, CNRS, LA3M, Aix-en-Provence, France
Sylvie Requemora,
Aix Marseille Univ, CIELAM, Aix-en-Provence, France
Notes
Les programmes de ces différentes manifestations sont consultables sur le carnet de recherche « Géographies imaginaires » (https://imaginaires.hypotheses.org).
Référence électronique
Christine GADRAT-OUERFELLI, Sylvie REQUEMORA, « Géographies imaginaires Le voyage-prétexte comme machine à penser », Astrolabe - ISSN 2102-538X [En ligne], Géographies imaginaires, mis en ligne le 04/03/2025, URL : https://crlv.org/articles/geographies-imaginaires-voyage-pretexte-machine-a-penser
Géographies imaginaires
Table des matières
1. L’imaginaire géographique dans les écrits de voyages réels
Un monde d’encre et de papier ? La part de la fiction dans la description géographique
Du haut de la tour : le voyage vertical dans la littérature moyen-anglaise
Le récit de voyage comme forme d’expérimentation historiographique. Missions d’ambassade et expériences hodéporiques sous la première République florentine (1494-1512)
Les scènes de sérail de Bernier et Tavernier : d’une esthétique de la turquerie à un laboratoire de pensée politique
La figure du Derviche dans les Mémoires du chevalier d’Arvieux : l’altérité religieuse en question
Flaubert, Vie et mort de l’exotisme
Voyage physique en Italie, voyage mental dans la littérature, ou comment penser l’altérité (Eraldo Affinati, Peregrin d’amore, 2010)
2. L’imaginaire géographique dans la fiction viatique
Le voyage merveilleux de Jacopo da Sansoverino (1416-1418)
Voyage entre la Baie d’Antongil et le Royaume d’Antangil. Les relations entre la littérature viatique et la première utopie française
Le voyage imaginaire aux XVIe et XVIIe siècles : un genre littéraire en construction
La folie de l’imaginaire comme projection utopique au théâtre : Les Folies amoureuses de Jean-François Regnard
La machine à douter : Quelques lettres d’un indien (1758), une relation de voyage en Romancie
Le genre viatique au défi de Munchausen : tribulations d'un voyageur atypique
Promenade à fenêtre au clair de lune : l’Expédition nocturne de Xavier de Maistre
Voyage au paradis des pièges : Espaces géographiques et oniriques chez Cazotte, Nerval et Baudelaire
« Une autre Terre, autour / de cette Terre » : Giovanni Pascoli, Gli emigranti nella luna (1903-1909)
Entre utopie scientifique et pays de Cocagne : un voyage dans le monde spectaculaire de la science dans Orkinzia o Terra del « radium » (1908) d’Amos Giupponi
La géographie imaginaire comme seuil de la fiction romanesque : le territoire poétique des Jardins statuaires
Un sillon tracé dans les airs : formes et enjeux de la cartographie dans les fictions de l’imaginaire
Le dialogue entre cultures à partir du roman Boussole de Mathias Énard (Prix Goncourt 2015)