Appel à contribution: Révolutions. Voyages à bicyclette (La Revue des Lettres modernes)

Portrait de REQUEMORA-GROS

vélo_0.jpegRévolutions. Voyages à bicyclette (La Revue des Lettres modernes)

 

Bien que la bicyclette suscite depuis quelques temps l’intérêt des ethnologues, des urbanistes ou des historiens, et qu’on proclame son « retour » (Héran) ou sa « résurgence » (Reid), les récits de voyage à vélo restent pour l’heure largement ignorés des spécialistes de la littérature de voyage. Le cyclotourisme a pourtant le vent en poupe et, après la riche production du tournant du XXe siècle, liée à un engouement massif pour le cyclisme, puis un long passage à vide éditorial correspondant à son déclin dans les pays industrialisés, les trente dernières années ont vu la parution de centaines de récits de voyages à vélo, sous des formes diverses (livres, blogs, films, etc.). Mais cela reste un genre mineur, souvent diffusé de manière relativement confidentielle, reflétant en cela le statut marginal du vélo dans la société occidentale contemporaine, à l’exception bien connue du Danemark, des Pays-Bas et de certaines villes cyclophiles comme Strasbourg ou Ferrare.

Aujourd’hui minorée, marginalisée, on pourrait oublier à quel point la bicyclette fut révolutionnaire lorsqu’elle apparut à la fin du XIXe siècle. En 1893, Louis Baudry de Saunier la présente comme « une révolution dans la locomotion humaine », puisque l’alignement des deux roues sur un même plan offre la possibilité d’un déplacement vraiment automobile, avant que la voiture n’usurpe ce terme ; mais aussi, plus largement, une « révolution des rapports sociaux, révolution des mœurs, révolution de commerce ». La découverte des « ailes » cyclistes – trope récurrent dont Maurice Leblanc fit le titre d’un de ses romans, Voici des ailes – change radicalement le rapport de l’homme au monde. La bicyclette devient promesse et symbole de liberté, permettant de fuir la pollution de la civilisation industrielle qui l’a créée pour se livrer à « la fréquentation assidue de l’espace » chère à Vélocio, l’une des figures majeures du cyclotourisme en France. Elle donne aussi l’occasion aux femmes de secouer le joug patriarcal (« le vélo a fait plus pour l’émancipation des femmes que toute autre chose dans le monde », affirmait la militante féministe Susan B. Anthony), leur utilisation de « l’araignée à roues » soulevant de vives oppositions alors même que les publicités cyclistes de l’époque érotisent volontiers le corps féminin. Elle ouvre enfin, très concrètement, de nouveaux horizons viatiques, sociaux, culturels et philosophiques. Sur des machines pesantes et rudimentaires, sur des routes défoncées, les cyclistes réinventent le voyage, de proximité ou au long cours, avec notamment les premiers tours du monde en solitaire de Thomas Stevens, puis Annie Londonderry.

Si le vélo s’est aujourd’hui perfectionné, sa structure première n’a pas changé depuis 1885 et l’invention de la bicyclette « de sécurité ». Il reste, d’un point de vue énergétique, le véhicule le plus efficace que l’on connaisse, et la métaphore aviaire s’avère scientifiquement motivée. Son usage, initialement réservé à la bourgeoisie fortunée, s’est démocratisé et est devenu universel, qu’il soit utilitaire, sportif, ludique ou viatique. Dans tous les cas, le vélo a la particularité d’engager le cycliste dans un rapport double, différentiel, à l’espace. Comme la marche, il réclame un effort physique, une certaine lenteur, une « fatigue achetée au jeu des muscles » (Segalen). Mais à l’inverse, il est aussi capable de procurer des sensations de vitesse étourdissante et d’absolue légèreté. À la fois résolument autonome et tributaire des réalités topographiques, rapide et lent, le vélo est précisément un intermédiaire viatique qui donne corps aux distances parcourues et les investit d’un sens immanent. On notera d’ailleurs que les cyclotouristes revendiquent un mot frappé d’anathème dans d’autres contextes mais que le préfixe semble absoudre, comme si, à vélo, la distinction hiérarchique entre touriste et voyageur disparaissait. Serait-il impossible d’être un « idiot du voyage » (Jean-Didier Urbain) à bicyclette ? Celle-ci conférerait-elle a priori une certaine intelligence de l’espace ?

Pour les cyclistes contemporains comme pour ceux de la fin du XIXe siècle, le lien intime entre l’utilisateur – le « moteur humain » – et la machine génère bien une forme de dépaysement magique, miraculeux, qui relance toujours d’innombrables lignes de fuite. De fait, on ne se « déplace » pas à vélo, on « s’échappe », on « s’enfuit », on « s’envole », « à tire-d’aile », etc. Le vélo est un moyen de transport physique, certes, mais aussi de transports passionnels, extatiques, critiques ou politiques. Il peut ainsi devenir un instrument utopique, invitant à repenser, outre le voyage, l’utilisation de l’espace que fait la civilisation occidentale et le modèle de société qu’elle induit. C’est encore, pour des écrivains comme Éric Fottorino ou Emmanuel Ruben par exemple, un outil heuristique organiquement lié à l’écriture elle-même, avec laquelle il entre en connivence et en résonance, comme si tous deux procédaient d’un mouvement analogue et complémentaire. De H. G. Wells ou T. E. Lawrence à David Byrne, d’Alfred Jarry et Alphonse Allais à Marc Augé ou Bernard Chambaz, la bicyclette n’a jamais cessé d’intriguer, de provoquer ou de séduire les auteurs mobiles.

Enfin, plus qu’un auxiliaire du voyage, le vélo peut être celui d’une nouvelle révolution – d’une « vélorution » – qui, dans le sillage de la première, propose un autre usage du monde, plus simple, plus léger, plus sensé. À l’écart des flux de la mobilité motorisée, marginal et mineur, il a produit et continue de produire un décalage fécond à tous les niveaux – économique, social, épistémique, politique, environnemental, littéraire –, décalage dont il s’agit d’étudier les effets, les termes et les enjeux tels qu’ils apparaissent dans les récits de voyage à vélo. En quoi l’utilisation du vélo affecte-t-il le rapport au monde et au texte des voyageurs et des voyageuses ? Quels sont les codes, les topoï, les références et l’imaginaire propres au genre ? Dans quelle mesure ceux-ci évoluent-ils ? Comment les récits cyclistes se positionnent-ils dans le corpus de la littérature de voyage ? Quels types de discours annexes (écologiques, économiques, politiques…) et quelles formes de savoir produisent-ils ?

 

Les contributions attendues pour ce numéro thématique de la Revue des Lettres modernes (Classiques Garnier, collection « Voyages contemporains ») peuvent aborder les récits de voyages à bicyclette sous différents angles et dans différents contextes (francophones ou non). Plutôt que des études monographiques, les approches problématisées et interdisciplinaires, recourant à un corpus étendu mais essentiellement référentiel, seront privilégiées. Les contributions pourront suivre différents axes d’investigation ; par exemple :

 

  • L’histoire, le développement et l’évolution de la littérature de voyage à vélo ; les notions de tourisme et de cyclotourisme et leur relation ; le rapport, complémentaire ou antagoniste, du vélo à d’autres formes de voyage (à pied, en bateau, en voiture, en train…).
  • Le rôle du cyclisme dans l’émancipation des femmes ; la problématique du genre telle qu’elle s’exprime dans la littérature cycliste ; les récits féminins et les représentations symboliques du corps.
  • La poétique de la bicyclette, ses représentations (technologiques, machiniques, métaphoriques), sa tropologie et son imaginaire ; les différentes formes et les différents supports des discours cyclistes : récits, guides, (petits) éloges ou traités, lettres, films, blogs, etc.
  • La dialectique de l’écriture et du cyclisme comme pratiques complémentaires et complices ; la rencontre, la concurrence ou le dédoublement de l’écrivain à vélo et du cycliste écrivant ; la problématique de la littérarité des récits cyclistes.
  • L’art du voyage à vélo, ses spécificités et ses diverses incarnations : urbain, de proximité, sportif, héroïque ; le vélo comme mode de vie et rapport alternatif au temps et à l’espace ; la problématisation des notions de vitesse et de lenteur.
  • Le cyclisme comme pratique utopique, (éco)critique et/ou (géo)politique ; la « vélosophie », la philosophie et l’idéologie cyclistes ; le développement de discours connexes dans la littérature cycliste.

Les propositions d’article (titre et résumé, 500 mots maximum) doivent être envoyées avant le 30 septembre 2020 à Raphaël Piguet (rpiguet@princeton.edu).

 

Bibliographie indicative :

 

Pour la production francophone, on consultera avec profit la base de données bibliographique réalisée par Hervé Le Cahain sur le site du Centre de Recherches sur la Littérature des Voyages : http://www.crlv.org/content/toutes-les-fiches-bicyclettes, ainsi que le site www.velotextes.fr qui présente de nombreux récits de randonnées des années 1880-1900.

Allais, Alphonse, Les Confessions d’un enfant du cycle [1902-1903], Paris, Mercure de France, 2012.

Augé, Marc, Éloge de la bicyclette, Paris, Payot, 2008.

Baudry de Saunier, Louis, Le Cyclisme théorique et pratique, Paris, La Librairie illustrée, 1893.

Bertho Lavenir, Catherine (dir.), La Bicyclette, Cahiers de médiologie, n°5, 1998.

—, La Roue et le Stylo. Comment nous sommes devenus touristes, Paris, Odile Jacob, 1999.

Blue, Elly, Bikenomics: How Bicycling Can Save the Economy, Portland (OR), Microcosm Publishing, 2016.

Byrne, David, Bicycle Diaries, New York, Viking, 2009.

Chambaz, Bernard, Petite philosophie du vélo, Paris, Flammarion, 2014.

Dauncey, Hugh, French Cycling: a Social and Cultural History, Liverpool, University of Liverpool Press, 2012.

Fottorino, Éric, Petit éloge de la bicyclette, Paris, Gallimard, 2007.

Furness, Zach, One Less Car: bicycling and the politics of automobility, Philadephie, Temple University Press, 2010.

Giffard, Pierre, La Fin du cheval [1899], Presses universitaires de Valenciennes, 2015.

Grenier, Nicolas, La Petite Reine : une anthologie littéraire du cyclisme, Le Crest, Éditions du Volcan, 2017.

Henry, Raymond, Paul de Vivie, dit Vélocio. L’évolution du cycle et le cyclotourisme, Saint-Étienne, Musée d’Art et d’Industrie, 2005.

Héran, Frédéric, Le Retour de la bicyclette. Une histoire des déplacements urbains en Europe de 1817 à 2050, Paris, La Découverte, 2014.

Herlihy, David V., Bicycle: the history, New Haven (CT), Yale University Press, 2004.

Illich, Ivan, Énergie et équité [1973], Paris, Arthaud, 2018.

Jamieson, Duncan, The Self-propelled Voyager: how the cycle revolutionized travel, Lanham (MD), Rowman & Littlefield, 2015.

Jarry, Alfred, Ubu cycliste, éd. Nicolas Martin, Toulouse, Le Pas d’oiseau, 2008.

Jouenne, Noël, Notes sur le vélo et la bicyclette : regard ethnologique sur une pratique culturelle, Paris, L’Harmattan, 2019.

Leblanc, Maurice, Voici des ailes [1898], Paris, Phébus, 1999.

Lugo, Adonia, Bicycle / Race: Transportation, Culture, & Resistance, Portland (OR), Microcosm Publishing, 2018.

Macy, Sue, Wheels of Freedom. How women rode the bicycle to freedom, Washington (DC), National Geographic, 2011.

Marthaler, Claude, À tire-d’elles. Femmes, vélo et liberté, Genève, Slatkine, 2016.

Michel, Franck, Pédale douce. Ode au vélo et à la lenteur, Annecy, Livres du monde, 2018.

Nye, Edward, À bicyclette, Paris, Les Belles-Lettres, 2013.

Popan, Cosmin, Bicycle Utopias. Imagining Fast and Slow Futures, New York, Routledge, 2019.

Reid, Carlton, Bike Boom: the Unexpected Resurgence of Cycling, Washington (DC), Island Press, 2017.

Ruben, Emmanuel, Sur la route du Danube, Paris, Payot & Rivages, 2019.

Smaele, Gérard de, Le Cyclisme dans les livres et les revues, Paris, L’Harmattan, 2015.

Smethurst, Paul, The Bicycle – Towards a Global History, Basingstoke, Hampshire, Palgrave Macmillan, 2015.

Stevens, Thomas, Around the World on a Bicycle, 2 vol., 1887.

Tronchet, Didier, Petit traité de vélosophie, Paris, Plon, 2000.

Urbain, Jean-Didier, L’Idiot du voyage : histoires de touristes, Paris, Plon, 1991.

Vélocio (Paul de Vivie), Le Cycliste, Saint-Étienne, 1888-1930.

Wells, H. G., The Wheels of Chance. A Bicycle Idyll, Londres, J. M. Dent, 1896.

Zheutlin, Peter, Around the World on two wheels: Annie Londonderry’s extraordinary ride, New York, Kensington, 2013.

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