Redonner vie à la ruine (autour de Chateaubriand)

La ruine chez Chateaubriand est d’abord un objet abstrait qui vaut par son pittoresque (Le Génie du Christianisme). Elle devient ensuite un sujet de méditation et le support d’une expérience existentielle (Lettre à M. Fontanes), avant de se révéler signe d’un processus généralisé de dégradation (Itinéraire de Paris à Jérusalem). Enfin, dans les Mémoires d’outre-tombe, la ruine sera pensée comme un monument édifié pour l’éternité à l’instar des pyramides. Philippe Antoine, professeur de littérature française du XIXe siècle à l’université Blaise Pascal, envisage dans cette conférence la ruine dans son rapport au présent et interroge la capacité du discours viatique à ressusciter les images du passé pour mieux comprendre le présent et peut-être l’avenir. Il s’appuie sur trois vues différentes d’Athènes pour comprendre la complexité de ce motif de la ruine chez Chateaubriand, motif qui se situe à la croisée de préoccupations poétiques, historiques et politiques. Il s’attache plus particulièrement à l’une des voies que « le virtuose des ruines » suit pour reconstituer le passé. Et, c’est dans la fiction, Les martyrs, que se lit de la manière la plus évidente cette tentative de faire revivre ce qui n’est plus…

 

1. Jamais si brillant spectacle n’avait frappé les regards d’Eudore. Athènes s’offrait à lui dans toutes ses pompes, le mont Hymette s’élevait à l’orient, comme revêtu d’une robe d’or ; le Pentélique se courbait vers le septentrion pour aller joindre le Permetta ; le mont Icare s’abaissait au couchant, et laissait voir derrière lui la cime sacrée du Cythéron ; au midi, la mer, le Pirée, les rivages d’Egine, les côtes d’Epidaure, et, dans le lointain, la citadelle de Corinthe, terminaient le cercle entier de la patrie des arts, des héros et des dieux. Athènes, avec tous ses chefs-d’œuvre, reposait au centre de ce bassin superbe : ses marbres polis, et non pas usés par le temps, se peignaient des feux du soleil à son coucher ; l’astre du jour, prêt à se plonger dans la mer, frappait de ses derniers rayons les colonnes du temple de Minerve : il faisait étinceler les boucliers des Perses, suspendus au fronton du portique, et semblait animer sur la frise les admirables sculptures de Phidias. Ajoutez à ce tableau le mouvement que la fête des Panathénées répandait dans la ville et dans la campagne. Là, de jeunes Canéphores reportaient au jardin de Vénus les corbeilles sacrées ; ici, le Péplus flottait encore au mât du vaisseau qui se mouvait par ressorts ; des chœurs répétaient les chansons d’Harmodius et d’Aristogiton ; les chars roulaient vers le Stade ; les citoyens couraient au Lycée, au Poecile, au Céramique ; la foule se pressait surtout au théâtre de Bacchus, placé sous la Citadelle ; et la voix des acteurs, qui représentaient une tragédie de Sophocle, montait par intervalles jusqu’à l’oreille du fils de Lasthénès. Cymodocée parut […]

[Les Martyrs, dans Œuvres romanesques et voyages, II, p. 341-342]

2. En effet, mon Itinéraire fut à peine publié, qu’il servit de guide à une foule de voyageurs. Rien ne le recommande au public que son exactitude ; c’est le livre de postes des ruines : j’y marque scrupuleusement les chemins, les habitacles et les stations de la gloire. [Itinéraire, Préface pour l’édition des Œuvres complètes, p. 69] Quand mon ouvrage n’aurait d’ailleurs aucun autre mérite, il aurait du moins l’intérêt d’un voyage fait aux lieux les plus fameux de l’histoire. J’ai commencé mes courses aux ruines de Sparte, et je ne les ai finies qu’aux débris de Carthage, en passant par Argos, Corinthe, Athènes, Constantinople, Jérusalem et Memphis. Ainsi, en lisant les descriptions qui se trouvent dans Les Martyrs, le lecteur peut être assuré que ce sont des portraits ressemblants, et non des descriptions vagues et ambitieuses.

[Préface de la première édition des Martyrs, p. 36]

3. La première chose qui frappa mes yeux, ce fut la citadelle éclairée du soleil levant : elle était juste en face de moi, de l’autre côté de la plaine, et semblait appuyée sur le mont Hymette qui faisait le fond du tableau. Elle présentait, dans un assemblage confus, les chapiteaux des Propylées, les colonnes du Parthénon et du temple d’Érechtée, les embrasures d’une muraille chargée de canons, les débris gothiques des chrétiens, et les masures des Musulmans. Deux petites collines, l’Anchesme et le Musée, s’élevaient au nord et au midi de l’Acropolis. Entre ces deux collines et au pied de l’Acropolis, Athènes se montrait à moi : ses toits aplatis entremêlées de minarets, de cyprès, de ruines, de colonnes isolées, les dômes de ses mosquées couronnées par de gros nids de cigognes, faisaient un effet agréable aux rayons du soleil. Mais si l’on reconnaissait encore Athènes à ses débris, on voyait aussi, à l’ensemble de son architecture et au caractère général des monuments, que la ville de Minerve n’était plus habitée par son peuple.

[Itinéraire de Paris à Jérusalem, éd. J.-C. Berchet, « Folio Classique », p. 165]

4. Je vois aujourd’hui, dans ma mémoire, la Grèce comme un de ces cercles éclatants qu’on aperçoit quelquefois en fermant les yeux. Sur cette phosphorescence mystérieuse se dessinent des ruines d’une architecture fine et admirable, le tout rendu plus resplendissant encore par je ne sais quelle autre clarté des muses. Quand reverrai-je le thym de l’Hymète, les lauriers-roses du bord de l’Eurotas ? Un des hommes que j’ai laissés avec le plus d’envie sur des rives étrangères, c’est le douanier turc du Pirée : il vivait seul, gardien de trois ports déserts, promenant ses regards sur des îles bleuâtres, des promontoires brillants, des mers dorées. Là, je n’entendais que le bruit des vagues dans le tombeau détruit de Thémistocle et le murmure des lointains souvenirs : au silence des débris de Sparte, la gloire même était muette. [Mémoires d’outre-tombe, XVIII, 1] Ne t’effraie pas de voir tes souvenirs s’effacer un peu et de sentir que tes impressions perdent tous les jours quelque chose de leur première vivacité. Le souvenir, en vieillissant, se concentre, se simplifie, et, comme les vins de bon cru, devient plus limpide et en quelque sorte plus généreux. Il y a beaucoup de détails insignifiants dans un si grand voyage dont le temps fait justice et dont la mémoire se débarrasse afin de ne garder que des détails essentiels. En passant par le souvenir, la vérité devient un poème, le paysage un tableau. Si grande et si belle que soit la réalité, tu verras que le souvenir finit encore par la dépasser et réussit à l’embellir. Je suis sûr maintenant que tout ce que j’ai vu il y a trois mois reste maintenant au-dessous de l’image transfigurée que j’en ai gardée.

[Fromentin, Lettre du 16 août 1846, dans Lettres de jeunesse, éd. P. Blanchon, Plon, 1909, p. 191.]

5. […] l’imagination n’a d’autre objet que de donner partout la vie ; maîtresse du monde, elle dispose des lieux, des temps, de tout ce qui les a remplis ou les remplit encore ; elle transporte sur les rives du Jourdain ou de l’Eurotas toutes les beautés des forêts de l’Amérique, des bords de l’Ohio ou du Missouri ; elle réveille les morts, tire du tombeau Léonidas, Sophocle, Démosthène, pour les replacer au même endroit où vit aujourd’hui un esclave stupide, où commande en une langue barbare un stupide oppresseur. Qui ne serait charmé de se laisser entraîner par elle, de suivre quelques instants son vol ? Elle descend en Grèce ; la voilà près des ruines de Sparte ; elle monte sur la colline de la citadelle [suit une citation de l’Itinéraire] L’imagination seule n’oublie rien, tout est toujours présent devant elle. Comment cela ne serait-il pas ? Elle ne connaît point les distances, ni celle de l’espace ni celle des siècles ; rien n’est mort pour elle, et les souvenirs les plus éloignés ont, à ses yeux, autant de réalité que les objets les plus voisins. [R. , Gazette de France, 2 mars 1811] 6. […] je fus, tout le chemin, occupé d’un rêve assez singulier. Je me figurais qu’on m’avait donné l’Attique en souveraineté. Je faisais publier dans toute l’Europe, que quiconque était fatigué des révolutions et désirait trouver la paix, vînt se consoler sur les ruines d’Athènes où je promettais repos et sûreté ; j’ouvrais des chemins, je bâtissais des auberges, je préparais toutes sortes de commodités pour les voyageurs ; j’achetais un port sur le golfe de Lépante, afin de rendre la traversée d’Otrante à Athènes plus courte et plus facile. On sent bien que je ne négligeais pas les monuments : les chefs-d’œuvre de la citadelle étaient relevés sur leurs plans et d’après leurs ruines, la ville entourée de bons murs était à l’abri du pillage des Turcs. Je fondais une Université […] j’avais une marine […] Les montagnes nues se couvraient de pins pour redonner des eaux à mes fleuves ; j’encourageais l’agriculture […] Athènes sortait du tombeau. En arrivant à Kératia, je sortis de mon songe, et je me retrouvai Gros-Jean comme devant.

[Itinéraire, p. 205]

Bibliographie succincte : 

EDITIONS DE L’ITINERAIRE DE PARIS A JERUSALEM :

  • Itinéraire de Paris à Jérusalem, « Folio classique », éd. J.-C. Berchet, Gallimard, 2005.
  • Itinéraire de Paris à Jérusalem, dans Œuvres romanesques et voyages, éd. M. Regard, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », tome II, 1969.
  • Journal de Jérusalem, éd. G. Moulinier et A. Outrey, Cahiers Chateaubriand n°2, Librairie Eugène Belin, 1950.
  • Itinéraire de Paris à Jérusalem […], éd. E. Malakis, The Johns Hopkins Press, Baltimore / Londres / Paris, 1946, 2 vol.

SUR L’ITINERAIRE DE PARIS A JERUSALEM

  • Catalogue d’exposition : Chateaubriand en Orient. Itinéraire de Paris à Jérusalem 1806-1807, Conseil général des Hauts-de-Seine, Maison de Chateaubriand, 2006. (Riche iconographie accompagnée de textes rédigés par des spécialistes de Chateaubriand).
  • Le Voyage en Orient de Chateaubriand, Textes présentés et rassemblés par J.-C. Berchet, Editions Manucius, 2006.
  • Ph. Antoine, Les Récits de voyage de Chateaubriand, Paris, Champion, 1997.
  • Ph. Antoine, Itinéraire de Paris à Jérusalem, « Foliothèque », Gallimard, 2006.
  • J.-C. Berchet, « Un voyage vers soi », Poétique, n°53, 1983, p. 91-108.
  • J.-C. Berchet, « Chateaubriand et le despotisme oriental », Dix-huitième Siècle, n° 26, 1994, p. 391-421.
  • J.-C. Berchet, « Les enseignements du Journal de Jérusalem » dans Sortir de la Révolution, éd. B. Didier et J. Neefs, Presses universitaires de Vincennes, 1994, p. 237-257.
  • M. Fumaroli, Chateaubriand. Poésie et Terreur, Editions de Fallois, 2003.
  • A. Guyot et R. Le Huenen, L’Itinéraire de Paris à Jérusalem de Chateaubriand. L’invention du voyage romantique, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2006.
  • R. Le Huenen, « Le récit de voyage : l’entrée en littérature », Etudes littéraires, vol. 20, n°1, Laval-Québec, 1987, p. 45-57.
  • R. Le Huenen, « L’Orient imaginaire dans l’Itinéraire de Paris à Jérusalem », dans Miroirs de l’altérité et voyages au Proche-Orient, éd. I. Zinguer, Slatkine, 1991, p. 141-150.
  • S. Moussa, La Relation orientale, Klincksieck, 1995.
  • A. Poirier, Les Notes critiques d’Avramiotti sur le voyage en Grèce de Chateaubriand, P.U.F., 1929.
  • A. Poirier, Les Idées artistiques de Chateaubriand, PUF, 1930 (chapitre II consacré à l’Antiquité).
  • J.-M. Roulin, Chateaubriand. L’Exil et la gloire, Champion, 1994.

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26 février