Rêver les paysages : topographie et imaginaire chez Chateaubriand, Lamartine, Nerval...

Selon Fontanier, la topographie est une description qui a pour objet un lieu. La satisfaction esthétique est le fruit d’une reconstruction du réel. La Constantinople de Chateaubriand se colore du peu de sympathie qu’il a pour les Turcs. « Impression », « sensation » : la littérature de l’âge romantique utilise le vocabulaire esthétique de la peinture, même si l’écrivain a quelque jalousie à l’égard du peintre (Chateaubriand/Forbin). La formule : « Dis-moi comment tu regardes, je te dirai qui tu es » résume assez bien le propos du voyageur romantique. Il s’agit certes souvent du montage de textes divers, même si le voyageur se refuse à répéter ses prédécesseurs, originalité du regard oblige. Dans l’_Itinéraire_ de Chateaubriand, le paysage est enseveli sous le rêve. D’un côté, les lieux célèbres qui appellent le stéréotype et le cliché ; de l’autre, le « non-lieu » sur lequel il n’y a rien à dire, bien que, selon les époques et la sensibilité du voyageur qui varie, il puisse changer de catégorie (Gautier, extrait n° 5). Il s’agit de parler autrement des lieux, de déplacer le regard pour créer du nouveau, afin de ne pas passer pour un touriste, l’épouvantail de tout écrivain qui se respecte. L’écart lyrique et la prose poétique (Nerval, extrait n° 9) sont de mise, et les paysages allégoriques (Lamartine, extrait n° 7)) sont trop beaux pour être vrais, mais cela importe peu. C’est grâce aux mots que le paysage se construit (Chateaubriand, extrait n° 8), et non l’inverse. Le paysage réel disparaît et sert de support à la rêverie (Chateaubriand, extrait n° 10). L’autonomie du voyage écrit par rapport au voyage effectué devient la règle. Il y a divers types de voyageurs. L’explorateur, fils du voyageur scientifique des Lumières, se retrouve encore dans le voyage en Amérique de Chateaubriand, nourri de réflexions ethnologiques. Le pèlerin (Lamartine, extrait n° 15) n’est évidemment pas une nouveauté sur les chemins de l’Orient romantique. Remettre ses pas dans ceux du Christ, c’est aussi aller aux sources de la culture. Le Hugo du _Rhin _ ne fait pas autre chose en s’appropriant le génie du lieu. Le promeneur est le troisième type de voyageur romantique. Se promener, c’est être disponible au monde (Loti, extrait n° 19) ; le récit du promeneur est de l’ordre de la conversation. La promenade devient ainsi une catégorie rhétorique, et le naturel une forme de conversation avec un lecteur « alter ego» : solution instable, on s’en doute (Flaubert, extrait n° 23). En conclusion, s’il y a un lien nécessaire entre le voyage écrit et le voyage réel, le texte du récit de voyage est toujours tenté d’être au plus près du monde rêvé, paysage ou image diverse ; le moi du voyageur romantique envahit le paysage (Hugo, extrait n° 24) : il y a là de la pose pour nier le prosaïque de l’aventure viatique. D’où l’écriture artiste, une esthétique de la distanciation.

Mots-clés : Romantisme. rêve. pèlerinage. promenade.

Exemplier

1. « Je n’ai rien à me reprocher : j’avais eu le dessein de me rendre par l’Anatolie à la plaine de Troie, et l’on a vu ce qui me força à renoncer à mon projet ; j’y voulus aborder par la mer, et le capitaine du vaisseau refusa obstinément de me mettre à terre, quoiqu’il y fût obligé par notre traité. Dans le premier moment, ces contrariétés me firent beaucoup de peine, mais aujourd’hui je m’en console. J’ai été tant trompé en Grèce, que le même sort m’attendait peut-être à Troie. Du moins j’ai conservé toutes mes illusions sur le Simoïs ; j’ai de plus le bonheur d’avoir salué cette terre sacrée, d’avoir vu les flots qui la baignent, et le soleil qui l’éclaire.
Je m’étonne que les voyageurs, en parlant de la plaine de Troie, négligent presque toujours les souvenirs de l’Enéide. Troie a pourtant fait la gloire de Virgile comme elle a fait celle d’Homère. » Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, dans Œuvres romanesques et voyages, t. II, éd. M. Regard, Gallimard, « Pléiade », 1969, p. 948.

2. « Je n’éprouve nul désir d’aller visiter de plus près et de jour les restes douteux des ruines de Troie ; j’aime mieux cette apparition nocturne qui permet à la pensée de repeupler ces déserts et ne s’éclaire que du pâle flambeau de la lune et de la poésie d’Homère ; d’ailleurs que m’importent Troie et ses Dieux et ses héros ? cette page du monde héroïque est tournée pour jamais. », Lamartine, Voyage en Orient, éd. S. Moussa, Champion, 2000, p. 519.

3. « Il a fallu tout un jour pour arriver aux Dardanelles, en laissant à gauche les rivages où fut Troie – et Ténédos, et tant d’autres lieux célèbres qui ne tracent qu’une ligne brumeuse à l’horizon. », Nerval, Voyage en Orient, t. II, éd. J. Huré, Imprimerie nationale, p. 168.

4. « Pendant que je discours sur la géographie homérique et les héros de l’Iliade, pédanterie bien innocente et bien pardonnable en face de Troie, le Léonidas continue sa marche, un peu contrariée par un vent du nord soufflant de la mer Noire, et s’avance vers le détroit des Dardanelles, défendu par deux châteaux forts, l’un sur la rive d’Asie, l’autre sur la rive d’Europe. », Gautier, Constantinople, éd. S. Moussa, La Boîte à Documents, 1996, p. 82.

5. « Si j’étais un Chinois ou un Indien arrivant de Nanking ou de Calcutta, je vous décrirais avec soin et prolixité le chemin de Paris à Marseille, le railway de Châlons, et la Saône, et le Rhône, et Avignon ; mais vous les connaissez aussi bien que moi, et d’ailleurs, pour voyager dans un pays, il faut être étranger : la comparaison des différences produit les remarques […] Supposez donc, sans transition, que je suis sur le port, et que le Léonidas chauffe en partance pour Constantinople. Le Midi se déclare déjà par un gai soleil qui tiédit les dalles et fait pépier des centaines d’oiseaux exotiques dans les cages exposées à la devanture de deux marchands oiseleurs : les aras réjouis débitent leur répertoire, les bengalis battent des ailes, se croyant chez eux ; les ouistitis gambadent légèrement, se grattent l’aisselle, vous regardent de leurs yeux presque humains […] J’ai laissé l’hiver derrière moi, et je trouve l’été ardent et splendide ; je vais prendre une glace, idée qui m’eût fait frissonner avant-hier sur le boulevard de Gand ; j’entre au café Turc : je me dois cela à moi-même, puisque je pars pour Constantinople […]. », Gautier, Constantinople, p. 34.

6. « Je vois aujourd'hui, dans ma mémoire, la Grèce comme un de ces cercles éclatants qu'on aperçoit quelquefois en fermant les yeux. Sur cette phosphorescence mystérieuse se dessinent des ruines d'une architecture fine et admirable, le tout rendu plus resplendissant encore par je ne sais quelle autre clarté des muses. », Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, éd. J.-C. Berchet, Bordas, Classiques Garnier, t. II, 1992, p. 214.

7. « Cette scène jetée par hasard sous mes yeux, et recueillie dans un de mes mille souvenirs de voyages, me présenta les destinées et les phases presque complètes de toute la poésie : les trois esclaves noires berçant les enfants avec les chansons naïves et sans pensée de leur pays, la poésie pastorale et instructive de l’enfance des nations ; la jeune veuve turque pleurant son mari en chantant ses sanglots à la terre, la poésie élégiaque et passionnée, la poésie du cœur ; les soldats et les moukres arabes récitant des fragments belliqueux, amoureux et merveilleux d’Antar, la poésie épique et guerrière des peuples nomades et conquérants ; les moines grecs chantant les psaumes sur leurs terrasses solitaires, la poésie sacrée et lyrique des âges d’enthousiasme et de rénovation religieuse ; et moi, méditant sous ma tente et recueillant des vérités historiques ou des pensées sur toute la terre, la poésie de philosophie et de méditations, fille d’une époque où l’humanité s’étudie et se résume elle-même jusque dans les chants dont elle amuse ses loisirs. », Lamartine, Voyage en Orient, p. 343.

8. « Il faut maintenant se figurer tout cet espace tantôt nu et couvert d’une bruyère jaune, tantôt coupé par des bouquets d’oliviers, par des carrés d’orges, par des sillons de vignes ; il faut se représenter des fûts de colonnes et des bouts de ruines anciennes et modernes, sortant du milieu de ces cultures ; des murs blanchis et des clôtures de jardins traversant les champs : il faut répandre dans la campagne des Albanaises qui tirent de l’eau ou qui lavent à des puits les robes des Turcs ; des paysans qui vont et viennent, conduisant des ânes, ou portant sur leur dos des provisions à la ville : il faut supposer toutes ces montagnes dont les noms sont si beaux, toutes ces ruines si célèbres, toutes ces îles, toutes ces mers non moins fameuses, éclairées d’une lumière éclatante. », Chateaubriand, Itinéraire, p. 875.

9. « Que notre vie est quelque chose d’étrange ! Chaque matin dans ce demi-sommeil où la raison triomphe peu à peu des folles images du rêve, je sens qu’il est naturel, logique et conforme à mon origine parisienne de m’éveiller aux clartés d’un ciel gris, au bruit des roues broyant les pavés, dans quelque chambre d’un aspect triste, garnie de meubles anguleux, où l’imagination se heurte aux vitres comme un insecte emprisonné, et c’est avec un étonnement toujours plus vif que je me retrouve à mille lieues de ma patrie, et que j’ouvre mes sens peu à peu aux vagues impressions d’un monde qui est la parfaite antithèse du nôtre. […] je ne veux pas dire qu’un éternel été fasse une vie toujours joyeuse. Le soleil noir de la mélancolie, qui verse des rayons obscurs sur le front de l’ange rêveur d’Albert Dürer, se lève aussi parfois aux plaines lumineuses du Nil, comme sur les bords du Rhin, dans un froid paysage d’Allemagne. J’avouerai même qu’à défaut de brouillard, la poussière est un triste voile aux clartés d’un jour d’Orient. », Nerval, Voyage en Orient, t. I, p. 205.

10. « […] je fus, tout le chemin, occupé d’un rêve assez singulier. Je me figurais qu’on m’avait donné l’Attique en souveraineté. Je faisais publier dans toute l’Europe, que quiconque était fatigué des révolutions et désirait trouver la paix, vînt se consoler sur les ruines d’Athènes où je promettais repos et sûreté ; j’ouvrais des chemins, je bâtissais des auberges, je préparais toutes sortes de commodités pour les voyageurs ; j’achetais un port sur le golfe de Lépante, afin de rendre la traversée d’Otrante à Athènes plus courte et plus facile. On sent bien que je ne négligeais pas les monuments : les chefs-d’œuvre de la citadelle étaient relevés sur leurs plans et d’après leurs ruines, la ville entourée de bons murs était à l’abri du pillage des Turcs. Je fondais une Université […] j’avais une marine […] Les montagnes nues se couvraient de pins pour redonner des eaux à mes fleuves ; j’encourageais l’agriculture […] Athènes sortait du tombeau. En arrivant à Kératia, je sortis de mon songe, et je me retrouvai Gros-Jean comme devant. », Chateaubriand, Itinéraire, p. 894.

11. « […] l’Orient est extraordinaire, et je prends le mot dans son sens grammatical. Il échappe aux conventions, il est hors de toute discipline ; il transpose, il intervertit tout ; il renverse les harmonies dont le paysage a vécu depuis des siècles. Je ne parle pas ici d’un Orient fictif, antérieur aux études récentes qu’on a faites sur les lieux mêmes ; je parle de ce pays poudreux, blanchâtre, un peu cru dès qu’il se colore, un peu morne quand aucune coloration vive ne le réveille, uniforme alors et cachant, sous cette apparente unité de tons, des décompositions infinies de nuances et de valeurs, rigide de formes, dessiné en largeur plus souvent qu’en hauteur, très net, sans vapeur, sans atténuation, presque sans atmosphère appréciable et sans distance. », Fromentin, Une année dans le Sahel, éd. E. Cardonne, GF Flammarion, 1991, p. 187.

12. « Où sommes-nous ? sur une terre arabe ou dans la capitale éblouissante d’Arlequin, d’un Arlequin qui s’est amusé à costumer son peuple avec une fantaisie étourdissante. Il a dû passer par Londres, par Paris, par Saint-Pétersbourg, ce costumier divin qui, revenu plein de dédain des pays du Nord, bariola ses sujets avec un goût sans défaillance et une imagination sans limites. Non seulement il voulut donner à leurs vêtements des formes gracieuses, originales et gaies, mais il employa, pour les nuancer, toutes les teintes créées, composées, rêvées par les plus délicats aquarellistes. », Maupassant, La Vie errante, Editions Rencontre, 1962.

13. « […] je remonte à cheval ; mon jeune étalon arabe, sentant l’eau dans le voisinage, se défend, et dans la lutte se précipite avec moi dans un ravin ; personne ne s’en aperçoit tant la nuit est noire ; je ne lâche pas la bride et, me remettant en selle, j’abandonne l’animal à son instinct, sans savoir si je suis sur une corniche ou dans le fond d’un ravin creusé dans la plaine ; il s’élance au galop en hennissant, et ne s’arrête qu’au bord d’un ruisseau large, peu profond et entouré d’arbustes épineux ; il s’y abreuve ; j’entends à ma gauche les cris et les coups de pistolets des Arabes qui viennent de s’apercevoir de ma disparition, et qui me cherchent dans la plaine ; je vois briller un feu à travers les feuilles des arbustes, je lance mon cheval de ce côté et en peu de minutes je me trouve à la porte de ma tente, plantée au bord de ce même ruisseau ; il était minuit ; nous mangeâmes un morceau de pain trempé dans l’eau et nous nous endormîmes sans savoir où nous étions, et ne concevant pas par quel prodige nous étions passés tout à coup de cette solitude sans ombre et sans eau, aux bords d’un ruisseau qui, à la lumière de nos torches et du foyer des Arabes, nous apparaissait comme un ruisseau des Alpes, avec son rideau de saules et ses touffes de jonc et de cresson. », Lamartine, Voyage en Orient, p. 313.

14. « Enfin j’y étais ! – C’était bien la tour de Hatto, c’était bien la tour des rats, la Maüsethurm ! elle était devant mes yeux, à quelques pas de moi, et j’allais y entrer ! – Entrer dans un cauchemar, marcher dans un cauchemar, toucher aux pierres d’un cauchemar, arracher de l’herbe d’un cauchemar, se mouiller les pieds dans l’eau d’un cauchemar, c’est là, à coup sûr, une sensation extraordinaire. », Hugo, Le Rhin, dans Voyages, Robert Laffont, « Bouquins », 1987, p. 160.

15. « Il reste, non loin de la grotte de Gethsémani, un petit coin de terre ombragé encore par sept oliviers, que les traditions populaires assignent comme les mêmes arbres sous lesquels Jésus se coucha et pleura. Ces oliviers, en effet, portent réellement sur leurs troncs et sur leurs immenses racines la date des dix-huit siècles qui se sont écoulés depuis cette grande nuit. […] Leurs rameaux sont presque desséchés, mais portent cependant encore quelques olives. Nous cueillîmes celles qui jonchaient le sol sous les arbres ; nous en fîmes tomber quelques-unes avec une pieuse discrétion, et nous en remplîmes nos poches pour les apporter en reliques, de cette terre, à nos amis. Je conçois qu’il est doux pour l’âme chrétienne de prier, en roulant dans ses doigts les noyaux d’olives de ces arbres dont Jésus arrosa et féconda peut-être les racines de ses larmes, quand il pria lui-même, pour la dernière fois, sur la terre. », Lamartine, Voyage en Orient, p. 331.

16. « Nous découvrîmes Jérusalem par une ouverture des montagnes. Je ne savais trop ce que j’apercevais ; je croyais voir un amas de rochers brisés : l’apparition subite de cette Cité des Désolations au milieu d’une solitude désolée avait quelque chose d’effrayant ; c’était véritablement la Reine du Désert. », Chateaubriand, Itinéraire, p. 997.

17. « Le janissaire se tourne vers moi, et me montrant, sur la droite, avec son fouet, une cabane blanchâtre, il me crie d’un air de satisfaction : « Palaeochôri ! » ! Je me dirigeai vers la principale ruine que je découvrais sur une hauteur. En tournant cette hauteur par le nord-ouest, afin d’y monter, je m’arrêtai tout à coup à la vue d’une vaste enceinte, ouverte en demi-cercle, et que je reconnus à l’instant pour un théâtre. Je ne puis peindre les sentiments confus qui vinrent m’assiéger. La colline au pied de laquelle je me trouvais était donc la colline de la citadelle de Sparte, puisque le théâtre était adossé à la citadelle ; la ruine que je voyais sur cette colline était donc le temple de Minerve Chalcioecos, puisque celui-ci était dans la citadelle ; les débris et le long mur que j’avais passés plus bas, faisaient donc partie de la tribu des Cynosures, puisque cette tribu était au nord de la ville. Sparte était donc sous mes yeux […]. », Chateaubriand, Itinéraire, p. 821.

18. « En vain je cherchais des yeux le temple de Vénus, la longue galerie, et la statue symbolique qui représentait le peuple d’Athènes : l’image de ce peuple inexorable était à jamais tombée près du puits où les citoyens exilés venaient inutilement réclamer leur patrie. Au lieu de ces superbes arsenaux, de ces portiques où l'on retirait les galères, de ces Agorae retentissant de la voix des matelots; au lieu de ces édifices qui représentaient dans leur ensemble l’aspect et la beauté de la ville de Rhodes, je n’apercevais qu’un couvent délabré et un magasin. Triste sentinelle au rivage, et modèle d’une patience stupide, c’est là qu’un douanier turc est assis toute l’année dans une méchante baraque de bois : des mois entiers s’écoulent sans qu’il voie arriver un bateau. Tel est le déplorable état où se trouvent aujourd’hui ces ports si fameux. », Chateaubriand, Itinéraire, p. 882.

19. « Où sont mes frères de rêve, ceux qui jadis ont bien voulu me suivre aux champs d’asphodèles du Moghreb sombre, aux plaines du Maroc ?… Que ceux-là, mais ceux-là seuls, viennent avec moi en Arabie Pétrée, dans le profond désert sonore.
Et que, par avance, ils sachent bien qu’il n’y aura dans ce livre ni terribles aventures, ni chasses extraordinaires, ni découvertes, ni dangers ; non, rien que la fantaisie d’une lente promenade, au pas des chameaux berceurs, dans l’infini du désert rose…
Puis au bout de la longue route, troublée de mirages, Jérusalem apparaîtra, ou du moins sa grande ombre. », P. Loti, Le Désert, 1895.

20. « Ce lavoir est la plus charmante caverne qu’il y ait. Une roche énorme, qui est une des arêtes vives de la montagne et qui se prolonge assez au dessus de ma tête, forme là une sorte de grotte naturelle. Cette grotte distille une source dont l’eau tombe abondamment, quoique goutte à goutte, de toutes les fontes de la voûte. On dirait une pluie de perles. L’entrée de la grotte est tapissée d’une végétation si riche et si épaisse que c’est comme un énorme porche de verdure. Toute cette verdure est pleine de fleurs. Au milieu des branches et des feuilles un long brin d’herbe forme une sorte d’aqueduc microscopique et sert de conduit à un petit filet d’eau qui le parcourt dans toute sa longueur et tombe par son extrémité, en s’arrondissant sur le fond obscur de la grotte, comme un filet d’argent. Une nappe d’eau limpide que resserre un parapet remplit toute la grotte. Les pierres non cimentées donnent issue à l’eau qui s’enfuit dans les cailloux. Le sentier passe à quelque distance du parapet dont il est séparé par une large et fraîche pelouse de cresson. On voit l’eau à travers les feuilles et l’on entend murmurer la source sous la verdure. Si l’on se retourne, on aperçoit la baie du Passage et à l’horizon la pleine mer. Trois femmes, les jambes dans l’eau jusqu’aux genoux, lavent leur linge dans le lavoir. », V. Hugo, Pyrénées, dans Voyages, p.812.

21. « Du haut de la Trinité du Mont, les clochers et les édifices lointains paraissent comme les ébauches effacées d’un peintre, ou comme des côtes inégales vues de la mer, du bord d’un vaisseau à l’ancre.
Ombre de l’obélisque : combien d’hommes ont regardé cette ombre en Egypte et à Rome ?
Trinité du Mont déserte ; un chien aboyant dans cette retraite des Français. Une petite lumière dans une chambre élevée de la villa Médicis.
Le Cours : calme et blancheur des bâtiments ; profondeur des ombres transversales. Place Colonne : Colonne Antonine à moitié éclairée.
Panthéon : sa beauté au clair de la lune.
Colisée : sa grandeur et son silence à cette même clarté.
Saint-Pierre : effet de la lune sur son dôme, sur le Vatican, sur l’obélisque, sur les deux fontaines, sur la colonnade circulaire. », Chateaubriand, Voyage en Italie, dans Œuvres romanesques et voyages, t. II, p. 1457.

22. « Mon ami, que vous dire ? Je viens de voir cette chose inouïe. Je n’en suis qu’à quelques pas. J’en entends le bruit. Je vous écris sans savoir ce qui tombe de ma pensée. Les idées et les images s’y entassent pêle-mêle, s’y précipitent, s’y heurtent, s’y brisent, et s’en vont en fumée, en écume, en rumeur, en nuée. J’ai en moi comme un bouillonnement immense. Il me semble que j’ai la chute du Rhin dans le cerveau.
J’écris au hasard, comme cela vient. Vous comprendrez si vous pouvez.
On arrive à Laufen. C’est un château du treizième siècle, d’une fort belle masse et d’un fort bon style. Il y a là à la porte deux guivres dorées, la gueule ouverte. Elles aboient. On dirait que ce sont elles qui font le bruit mystérieux qu’on entend.
On entre.
On est dans la cour du château. Ce n’est plus un château, c’est une ferme. Poules, oies, dindons, fumier ; charrette dans un coin ; une cuve à chaux. Une porte s’ouvre. La cascade apparaît.
Spectacle merveilleux !
Effroyable tumulte ! Voilà le premier effet. Puis on regarde. », Hugo, Le Rhin, p. 352.

23. « […] je veux que mes phrases sentent le cuir de mes souliers de voyage et qu’elles n’aient ni dessus de pieds, ni bretelles, ni pommade qui ruisselle en grasses périodes, ni cosmétique qui les tienne raides en expressions ardues, mais que tout soit simple, franc et bon, libre et dégagé comme la tournure des femmes d’ici, avec les poings sur les hanches et l’œil gaillard, le nez fin s’il est possible et avant tout point de corset, mais que la taille soit bien faite. Cet engagement pris, me voilà lié moi-même et je suis forcé d’avoir le style d’un honnête homme. », Flaubert, Voyage aux Pyrénées et en Corse, dans Voyages, Arléa, 1988, p. 21.

24. « J’avais, comme je vous l’ai dit, laissé le village derrière moi. Le soleil était ardent, la fraîche haleine du Rhin s’attiédissait, la route se couvrait de poussière ; à ma droite s’ouvrait étroitement entre deux rochers un charmant ravin plein d’ombre ; un tas de petits oiseaux y babillaient à qui mieux mieux et se livraient à d’affreux commérages les uns sur les autres dans les profondeurs des arbres ; un ruisseau d’eau vive grossi par les pluies, tombant de pierre en pierre, prenait des airs de torrent, dévastait les pâquerettes, épouvantait les moucherons et faisait de petites cascades tapageuses dans les cailloux. […] Vous savez qu’il y a des moments où je crois presque à l’intelligence des choses ; il me semblait qu’une foule de voix murmuraient dans ce ravin et me disaient : […] Eh bien ! entre. Ce sentier est ton chemin.
Je ne me suis pas fait prier longtemps, je suis entré dans le ravin.
[…] Qu’ai-je fait là ? Je ne le sais plus. Comme dans les ravins de Saint-Goarshauen, j’ai erré, j’ai songé, j’ai adoré, j’ai prié. A quoi pensai-je ? Ne me le demandez pas. Il y a des instants, vous le savez, où la pensée flotte comme noyée dans mille idées confuses. », Hugo, Le Rhin, p. 146.

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12 mars