Récits d'Orient et tragédies turques : un voyage dans le tragique

Au cours du XVIe siècle, certainement poussé dans cette entreprise par des raisons stratégiques, François Ier engage son pays dans une politique d’alliance avec l’Empire ottoman. Tandis que pour les royaumes très chrétiens d’Europe occidentale cette alliance sonne comme une trahison, la « fille aînée de l’Église » par cette politique orientale voit se développer sur son sol un intérêt grandissant pour l’Orient musulman. Suivant l’engouement de leur souverain, voyageurs officiels et ambassadeurs, pèlerins, savants ou chroniqueurs font le voyage au Levant et rapportent de leurs « pérégrinations » de nombreux ouvrages de descriptions géographique, sociale ou historique de l’Empire ottoman. Ils fournissent aux Français une matière d’Orient presque inépuisable. La presse naissante, également, sous la forme de brochures, pamphlets et autres « canards sanglants » se fait l’écho de l’actualité ottomane bien souvent violente.
C’est dans ce contexte que naissent les tragédies à sujet turc, elles-mêmes inspirées par ces récits. La première, La Soltane de Gabriel Bounin date de 1561. Peu nombreuses si l’on considère l’intégralité de la production théâtrale française de l’époque, ces œuvres ne laissent pourtant pas de tracer le chemin d’une mode qui se poursuit au siècle suivant avec les Solyman de Dalibray et de Mairet (1637 et 1639), l’Osman de Tristan (1646) et bien sûr le Bajazet de Racine (1672). C’est la naissance d’un théâtre de voyage ou plutôt « de séjour », pour reprendre l’expression de S. Requemora, qui « transfère l’action de ses intrigues au cœur du sérail ottoman », donnant à voir, la plupart du temps, les mésaventures d’un héros turc en conflit avec l’autorité tyrannique de son sultan.
Dans le cadre de la thématique « Théâtre et voyage » proposée par ce colloque, j’aimerais analyser le lien existant entre récits d’Orient et tragédies turques. Il est à noter que cette interrogation s’insère dans un questionnement plus général concernant l’identité générique de ces tragédies orientales. On aura saisi, en effet, au sein d’une production dramatique habituellement tournée vers la représentation de sujets antiques d’histoire romaine ou de mythologie grecque, l’apparente singularité de ces pièces turques. Ma perspective sera avant tout génétique et mon cheminement suivra un parcours en trois étapes semblable à celui de la composition dramatique. Dans un premier temps, interrogeant le contexte d’inspiration de ces œuvres j’essaierai, par une analyse des récits d’Orient et de la représentation qu’ils donnent du Levant et de ses habitants, de poser des hypothèses pouvant expliquer l’intérêt des poètes tragiques pour le sujet turc. La réponse à cette question ne sera pourtant pas complètement résolue avant un second temps, au cours duquel je me focaliserai sur la structure des intrigues de ces pièces et leur composition. Enfin, c’est en m’appuyant sur le rapport du public à l’œuvre dramatique que je tenterai de déterminer le caractère tout à fait particulier de ce théâtre de voyage qu’est la tragédie orientale.

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12h