Lettres du Congo de la fin du XXe siècle. Histoire et mythes.

Dans des conditions d'écriture et de réception particulières, une forte complicité liant mandateur et destinataire, les correspondants donnent du Congo actuel une image subjective, personnelle ; les récits d'un vécu individuel mettent en question l'histoire collective, celle d'un Congo anté-colonial, colonial, proie du socialisme scientifique, miné par la post-démocratisation. Les lettres reçues éclairent des liens historiques entre notre continent et celui du Sud. Contaminés par le rôle d'informateurs pour ethnologue (Ogotomêli, Wangrin), chroniqueurs nuançant les nouvelles par l'imagination créatrice, médiateurs entre deux aires géo-culturelles, Afrique Noire et Europe, les auteurs s'impliquent. N'émanant ni d'un conquérant, ni d'un voyageur mais d'autochtones voire de lettrés, les relations montrent comment l'histoire inverse le mythe.
Le corpus spécifique, lettres périodiques ou isolées, donne du contexte une vision antithétique, fondée sur un avant et un après les guerres civiles consécutives aux tentatives de démocratisation (années 1990), elles-mêmes conséquences des discours de La Baule, de la chute du mur et de Berlin, de l'implosion de l'URSS qui soutenait le régime et l'idéologie évoqués. Suscitant un imaginaire schizé, le mythe d'un âge d'or resurgit en opposition aux tragédies modernes ; persiste la nostalgie d'une intimité profonde avec la terre-mère au village le long du Chemin de Fer Congo-Océan, l'image du fleuve hanté par la dérive des jacinthes d'eau symboles de liberté, devenues obstacles à la navigation, celle de la forêt équatoriale où s'égarent les fugitifs, le trio père-mère-enfant, dans un retour au chaos primordial, avant le salut par les ONG, "quand j'ai marché tout du long d'une longue très longue nuit…", errance que l'on qualifiera a posteriori d'initiatique. Aucun paysage ne reste pur au regard du lecteur informé par les lettres ultimes. L'harmonie rêvée d'un paysage fantasmé précède "la tornade", le déchaînement humain. Dans un décor antérieurement décrit exotique, la violence et la mort infligent des blessures, morts isolées dont on narre le rituel funèbre, morts en série, "longue tourmente", "rivière de sang" sont les paroles proférées. "Corps démembrés, là un bras là une jambe (…) on enterre sans tête" : images métaphoriques d'un pays déstructuré, perçu "à cheval sur le fils tranchant de l'équateur".
La ville éclatée ne propose plus un refuge ; le mythe de Brazzaville capitale de l'ancienne AEF, de la France libre sous l'occupation, nom générique des métropoles africaines (G. Balandier), jamais débaptisée se pervertit. "Brazza la verte" devient par deux fois "Brazza la rouge", allusion à l'ancien régime politique puis aux luttes sanglantes (avivées par les Ninja / Cobra / Zulu). Les repères symboliques se désagrègent : le baobab séculaire lien avec le terroir, l'église Ste Anne, l'immeuble Elf signe de gloire pétrolière, défi à Kinshasa sur l'autre rive s'ébranlent sous le feu des armes. Des épisodes picaresques grinçants, voire bunuéliens sont rapportés. La valeur anecdotique des traits prend une dimension holiste, le détail signifiant le tout, figure métonymique pour éveiller la méfiance – auto-censure perceptible dans l'acte de dévoilement.
En quête de consolation, les correspondants donnent à voir un Congo mystique où les religions monothéistes catholiques et protestantes ou pentecôtistes, shintoïstes composent avec l'animisme (mabundu, musiki). Des cultes syncrétiques se multiplient qui se veulent guérisseurs des âmes et du corps social. Puis soucieux d'atténuer la brutalité des souffrances énoncées, habile à agir sur la sensibilité de son correspondant, l'épistolier avec amertume conclut en une dichotomie "Brazzaville chante, danse et pleure". La Société des Ambianceurs renaît ; ensorcelés par la musique bantou ressuscitée, "les corps reptilisent harmonieusement". La mutation des images culturelles accompagne les déceptions de l'Histoire.
La lettre, réponse à des questions implicites en amont, jamais innocente prépare une chute, la formulation d'une légitime exigence. Les épîtres retrouvées lyriques ou laconiques, pratiquant l'euphémisme ou l'hyperbole confirment la littérarité du message épistolaire. Elles se substituent aux silences de la littérature congolaise consacrée, préparent l'accès à de nouveaux textes (francophones). L'épistolier maintient le lien indéfectible de la langue dont il use avec raffinement. Enfin par la correspondance entretenue, il semble que le rédacteur cherche à se reconstruire dans l'image qu'il donne à l'Autre, en Occident.

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