Les curiosités sexuelles de la Carte de Tendre nordique de Regnard

Jean-François Regnard (1655-1709) est surtout connu comme l'un des meilleurs successeurs de Molière dans le domaine de la comédie ; Voltaire le dit presque son égal. Mais ce personnage eut une vie animée, très différente de ce que l'on imagine d'un auteur dramatique. Issu d'une famille parisienne de négociants, il mena d'abord une vie aventureuse en Méditerranée et entreprit un voyage au « Nord » comme l'on disait alors, du Danemark à la Pologne en passant par la Laponie (1681-1684) : on mesure l'originalité de ce périple à cette époque. De retour à Paris, il commença une carrière d'auteur comique : mais c'est une autre histoire. Et il vécut jusqu'à sa mort dans la retraite libertine du château de Grillon. De ces voyages, il a laissé des oeuvres posthumes publiées en 1731 : six relations dans des formes diverses vers le Nord et deux voyages en France sous forme de prosimètres (1689), plus un voyage romancé dans les pays barbaresques sous le titre de _ la Provençale _. Ce sera le propos de cette conférence, qui s'inspire, pour donner un sens à cette variété, de la Carte de Tendre insérée par Madeleine de Scudéry dans son roman de _ Clélie _ (1654). Fort connue de Regnard et de ses contemporains, cette cartographie des sentiments amoureux qui ne peuvent dépasser l'amitié au risque de se perdre permettra de classer les divers récits de Regnard. La Carte de Tendre transposée en terre exotique fait apparaître les codes précieux dans _ la Provençale _. Le héros (forme déguisée du romancier) pratique avec la belle Elvire tous les exercices de la morale d'amitié. Regnard prétendra plus tard que cette désillusion amoureuse l'amena à voyager au Nord. Le roman est une suite d'expériences amoureuses (Bologne, Istanbul, Alger) où le héros prisonnier des Barbaresques lors de la traversée découvre les moeurs orientales, la Carte de Tendre propre au sérail dont le maître est le seul utilisateur, ce qui ne nuit pas, en revanche, au libertinage féminin. La Carte du Tendre nordique dans tous ses états mène le voyageur de Hollande, au Danemark, à la Suède et à la Laponie, puis plus loin vers Dantzig et la Pologne. Il est accompagné de deux amis, Corberon et Fercourt (ce dernier ancien compagnon de ses aventures barbaresques). C'est d'abord un voyage dans les Cours, d'où le nombre de généalogies qui émaille le récit. Sa vision de la Pologne est négative : les femmes y sont laides et le féodalisme y règne. Au contraire, la Hollande le séduit par ses belles femmes, la liberté des moeurs (prostitution) et la liberté de conscience. Mais c'est la Carte de Tendre laponne qui va donner lieu à la relation la plus travaillée. Il s'inspire certes de Scheffer, savant géographe mais qui n'était jamais venu sur place. Des témoignages certains attestent de la présence de Regnard. En 1731, le voyage en Laponie a été mis à la mode par celui de Maupertuis. La liberté sexuelle des lapons, qui offrent volontiers femmes et filles au voyageur est une réalité qu'il faut néanmoins rattacher à l'un des topoï favoris de la littérature de voyage : déjà Marco Polo! Le lien entre la sexualité et le paganisme est une des certitudes morales des Européens sur les routes du monde. Si le lapon est plus proche du singe que de l'homme selon Regnard, il représente aussi la fusion de toutes les pratiques sexuelles. Ici la Carte de Tendre est à l'inverse de celle que revendique la « civilisation » : aucune attention à la virginité, bien au contraire, pas de dot, mariages conclus au terme de beuveries, longues fiançailles permettant de supporter le mariage futur. L'acte sexuel prime sur les sentiments. Les voyageurs et ceux qu'ils rencontrent sont témoins de ces pratiques très naturelles en apparence. Le libertin qui rédige le texte voit naître par ces expériences des vérités très précieuses. La dernière Carte de Tendre appelée « taponata » selon la formule italienne utilisée par Regnard correspond à ses deux prosimètres consacrées au voyage en Normandie et à Chaumont. C'est une oeuvre « de bonne humeur » où le choix est fait délibérément du prosaïque et du burlesque. Il s'agit tout simplement « d'attraper les filles » dans un langage codé qui l'exprime. En conclusion, il y a une subversion et un travestissement de la Carte de Tendre par un discours sur la sexualité d'autrui dans les voyages et sur la sienne propre déguisée dans le roman.

Un homme qui poussé d'un désir curieux,
Dès ses plus jeunes ans sut percer où l'Aurore
Voit de ses premiers feux les peuples du Bosphore;
Qui, parcourant le sein des infidèles mers,
Par le fier Ottoman se vit chargé de fers;
Qui prit, rompant sa chaîne, une nouvelle course
vers les tristes Lapons que gèle et transit l’Ourse,
Et s'ouvrit un chemin jusqu'aux bords retirés
Où les feux du soleil sont six mois ignorés.
REGNARD, Epître VI, [in] Théâtre de Regnard, Paris, Garnier, 1876, p. 427.

Bibliographie

I) Oeuvres de Jean-François Regnard et de ses contemporains
Editions originales :
REGNARD Jean François, Voyages de Flandres, Hollande, Suède, Danemark, Laponie, Pologne et Allemague. Voyages de Normandie et de Chaumont (posthume 1731), [in] Les Oeuvres de M. Regnard, Paris, Vve de P. Ribou, 1731, 5 vol., in-12, vol. I et II. (Paris, Bibliothèque Nationale de France : Yf. 3728-3732).
SCHEFFER Johann G., Lapponia, id est religions Lapponum et gentils nova et verissima descriptio, Francfort, 1673. (version lue et souvent plagiée par Regnard)
SCHEFFER Johann G., Histoire de Laponie, sa description, l'origine, les moeurs, la manière de vivre de ses habitants, traduite du latin par le Père Augustin Lubin, géographe ordinaire de S.M., Paris, Veuve Olivier de Varennes, 1678. (version française découverte tardivement par Regnard et qui l'aurait découragé de publier sa relation en Laponie de son vivant).
AUBRY DE LA MOTTRAYE, Travels through Europe, Asia and into part of Africa, 1724, traduction française : Aubry de la Mottraye, Voyages, La Haye, 1727. (atteste en 1718, c'est-à-dire avant la parution du Voyage de Regnard en 1731, la présence de la stèle en bois gravée par Regnard, de Fercourt et Corberon en Laponie en 1681. Mais Mottraye remet en question l'immersion de Regnard dans la vie des Lapons : « Suivant ce que cet homme, et d'autres après lui m’ont dit de la route et de la façon de voyager de nos français, ils ne virent des Lapons que sur les rivières et les lacs ayant toujours voyagés en bateau, pour s'épargner la peine de marcher dans les bois, sur les rochers et les montagnes sans quoi on ne saurait bien voir la manière de vivre des Lapons, leurs troupeaux et leurs tentes ».)
CARL VON LINNE, Voyage en Laponie, 1732, réédition de Paris, éditions La Différence, 1983.
FERCOURT, La Relation de l'esclavage des sieurs de Fercourt et de Regnard, manuscrit. (Il a été publiée par Dupont-White (Mélanges historiques et littéraires, Beauvais, 1847), Caïeu (Guetteur du Beauvaisis, n° 31, 32, 42, 43, 44, Beauvais, 1868-1869), Targe (Privat, Toulouse, 1905), Misermont (1917 et 1935). Fercourt est le compagnon de voyage de Regnard, en Italie, à Alger et en Laponie.
– Document électronique [BNF, Gallica] :
Oeuvres complètes de Regnard, avec des avertissements et des remarques sur chaque pièce, par M. Charles-Georges-Thomas Garnier, Reproduction Num. BNF de l'éd. de à Paris : Haut-Coeur, 1820, 6 vol.
Oeuvres complètes de J. F. Regnard, Reproduction Num. BNF de l'éd. de Paris, J. L. J. Brière, 1823, 6 vol.
Linné, Carl von, Caroli Linnaei,... flora lapponica exhibens plantas per Lapponiam, reproduction de l'éd. de Amstelaedami : S. Schouten, 1737, Flora lapponica exhibens plantas per Lapponiam.

Editions modernes :
Oeuvres, Paris, au bureau des Editeurs, rue Saint-jacques, n°156, 1830, tome Ier et IInd.
CALAME Alexandre éd., Comédies du Théâtre italien, Genève, Droz, Textes Littéraires Français, 1981, n°295.
DUNKLEY John éd., Le Joueur, Genève, Droz, Textes Littéraires français, 1986, n°341.
GESLIN Philippe éd., Voyage en Laponie, 1681, récit de voyage, Paris, Editions du Griot, 1992, 195 p.
LAMBERT Jean-Clarence éd., Voyage en Laponie précédé de La Provençale par Jean-François Regnard, Paris, coll. Odyssées, 10/18, 1997, p. 85-206.
MAZOUER Charles éd., Attendez-moi sous l'orme, La Sérénade et Le Bal, comédies, Genève, Droz, Textes Littéraires Français, n° 396.
MAZOUER Charles éd., Le Légataire Universel suivi de La Critique du Légataire, Genève, Droz, Textes Littéraires français, 1994, n°442.
PILON Edmond, La Provençale, suivie de la Satire contre les Maris, Paris, coll. Des Chefs-d’Œuvres méconnus, Éditions Bossard, 1920.
TRUCHET Jacques et BLANC André éd., Théâtre du XVIIe siècle, tome III, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, 1992.

II) Etudes critiques
AYMÉ Gabriel, Etude sur les voyages de Regnard, Carcassonne, 1886.
BEFFARA Louis-Jean, Recherches sur les époques de la naissance et de la mort de J. F. Regnard, Paris, 1823.
BERTRAND Dominique, "Déambulations burlesques (XVIIe-XVIIIe siècles)", [in] Promenades et Ecriture, A. Montandon éd., Clermont-Ferrand, C.R.L.M.C., 1996, p. 19-45;
BERTRAND Dominique, « Les aventures de Dassoucy en France : une odyssée burlesque ? »,[in] Autour de Madame de Sévigné : Deux colloques pour un tricentenaire, Actes du colloque international d'Aix-en-Provence, 27-28 septembre 1996, textes réunis par R. Duchêne et P. Ronzeaud, Biblio 17, n°105, PFSCL, Paris-Seattle-Tübingen, 1997, p. 333- 34.
BIET Christian, Droit et littérature. Le Jeu de la valeur et de la loi, Paris, Champion, 2002.
BRÉDIF L., « Deux hommes de lettres au bagne d'Alger: Regnard et Cervantès », [in] Mélanges, Paris, 1910.
CALAME Alexandre, Regnard. Sa vie et son oeuvre, Paris, P.U.F., 1960.
CANDAUX Jean-Daniel,"Voyage en vers et en prose : évolution d'un genre", [in] Poésie et voyage : de l’énoncé viatique à l’énoncé poétique, F. MOUREAU, S. LINON-CHIPON, S. MOUSSA et V. MAGRI éd., colloque organisé par le Centre de Recherches sur la Littérature des Voyages, La Napoule, 12-14 mars 1999, Éditions La Mancha, 2002.
CART Théophile, "Le Voyage en laponie de Regnard", Revue hebdomadaire des cours et conférences, n°24, Paris, 1900, p. 321-327.
COMPAIGNON DE MARCHEVILLE, Bibliographie et iconographie des oeuvres de Regnard, Paris, Rouquette, 1877.
GUYOT Joseph, Le poète J. Fr. Regnard en son château de Grillon, étude topographique, littéraire et morale suivie de la publication des Actes originaux, de scellés et inventaires après décès, Paris, Alphonse Picard et fils, 1907.
HALL H. Gaston, "Observation and Imagination in French Seventeenth-century Travel Literature", Journal of European Studies, june 1984, n°54, p. 123-127.
POIRSON Martial, « Clinamen, suggestion et gestion du désordre mineur dans la comédie post-moliéresque. Les aspects probabilistes et la représentation de la sphère économique dans la comédie (1680-1715) », Mémoire de D.E.A., Juin 1997, Bibliothèque G. Baty, La Sorbonne Nouvelle. Chap. «Falsification et fiction négative: Le Légataire Universel ».
POIRSON Martial, « La Comédie fin de siècle : une dramaturgie en rupture. Des usages du corps au corps hors d'usage », [in] Discontinuities, colloque de 2001 de la Society for Seventeenth Century French Studies, Cambridge, Seventeenth Century French Studies, à paraître.
POIRSON Martial, « La double crise de la représentation: le théâtre scandaleux sans le savoir ». Cahiers de la Comédie Française, 40 (2000), 25-34.
RACAULT Jean-Michel, "Pour une poétique du prosaïque : le genre du voyage amusant au XVIIème et XVIIIème siècle", [in] Poésie et voyage : de l'énoncé viatique à l'énoncé poétique, F. MOUREAU, S. LINON-CHIPON, S. MOUSSA et V. MAGRI éd., colloque organisé par le Centre de Recherches sur la Littérature des Voyages, La Napoule, 12-14 mars 1999, Éditions La Mancha, 2002.
REQUEMORA Sylvie, « Comment imaginer la fête comique ? Jean-François Regnard, théories festives et imagination dramaturgique », colloque intitulé « La fête et l’imagination » organisé par le Centre de Recherches Aixois sur l'Imagination à la Renaissance et à l'Age Classique (CRAIRAC) à l'Université d'Aix-Marseille I, 13-14-15 février 2003, à paraître.
SAINTE-BEUVE, Causeries du lundi, tome VII, causerie du lundi 4 octobre 1852 consacrée à Regnard.
SPIELMANN Guy, Le Jeu de l'Ordre et du Chaos. Comédie et pouvoirs à la fin du règne de Louis XIV, 1673-1715, Paris, Champion, 2001.

Voyage de Laponie [Document électronique] / de Regnard

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Extrait, le premier contact avec les Lapons et leurs moeurs, p. 95-106 :

Le jeudi, le prêtre des lapons arriva avec quatre de sa nation, pour se trouver le lendemain à un des jours de prières établies par toute la Suède, pour remercier Dieu des victoires que les suédois ont remportées ces jours-là. Ce furent les premiers lapons que nous vîmes, et dont la vue nous réjouit tout-à-fait. Ils venaient troquer du poisson pour du tabac. Nous les considérâmes depuis la tête jusqu' aux pieds. Ces hommes sont faits tout autrement que les autres. La hauteur des plus grands n' excède pas trois coudées ; et je ne vois pas de figure plus propre à faire rire. Ils ont la tête grosse, le visage large et plat, le nez écrasé, les yeux petits, la bouche large, et une barbe épaisse qui leur pend sur l' estomac. Tous leurs membres sont proportionnés à la petitesse du corps : les jambes sont déliées, les bras longs ; et toute cette petite machine semble remuer par ressorts. Leur habit d' hiver est d' une peau de renne, faite comme un sac, descendant sur les genoux, et retroussée sur les hanches d' une ceinture de cuir ornée de petites plaques d' argent : les souliers, les bottes et les gants sont de même ; ce qui a donné lieu à plusieurs historiens de dire qu' il y avoit des hommes vers le nord, velus comme des bêtes, et qui ne se servaient point d' autres habits que de ceux que la nature leur avoit donnés. Ils ont toujours une bourse des parties de renne qui leur pend sur l' estomac, dans laquelle ils mettent une cuillère. Il changent cet habillement l' été, et en prennent un plus léger, qui est ordinairement de la peau des oiseaux qu' ils écorchent, pour se garantir des moucherons. Ils ne laissent pas d' avoir par-dessus un sac de grosse toile, ou d' un drap gris-blanc, qu' ils mettent sur leur chair ; car l' usage du linge leur est tout-à-fait inconnu. Ils couvrent leur tête d' un bonnet qui est ordinairement fait de la peau d' un oiseau gros comme un canard, qu' ils appellent loom , qui veut dire en leur langue boiteux , à cause que cet oiseau ne sauroit marcher : ils le tournent d' une manière que la tête de l' oiseau excède un peu le front, et que les ailes leur tombent sur les oreilles. Voilà, monsieur, la escription de ce petit animal qu' on appelle lapon ; et l' on peut dire qu' il n' y en a point, après le singe, qui approche plus de l' homme. Nous les interrogeâmes sur plusieurs choses dont nous voulions nous informer, et nous leur demandâmes particulièrement l' endroit où nous pouvions trouver de leurs camarades. Ces gens nous instruisirent sur tout, et nous dirent que les lapons commençoient à descendre des montagnes qui sont vers la mer Glaciale, d' où le chaud et les mouches les avoient chassés, et se répandoient vers le lac Tornotracs, d' où le fleuve Torno prend sa source, pour y pêcher quelque temps, jusqu' à ce qu' ils pussent, vers la Saint-Barthélemi, se rapprocher tout-à-fait des montagnes de Swapavara, Kilavan, et les autres où le froid commençoit à se faire sentir, pour y passer le reste de l' hiver. Ils nous assurèrent que nous ne manquerions pas d' en trouver là des plus riches ; et que pendant sept ou huit jours que nous serions à y aller, les lapons emploieroient ce temps pour y venir. Ils ajoutèrent que pour eux ils étoient demeurés pendant tout l' été aux environs de la mine et des lacs qui sont autour, ayant trouvé assez de nourriture pour quinze ou vingt rennes qu' ils avoient chacun, et étant trop pauvres pour entreprendre un voyage de quinze jours, pour lequel il falloit prendre des provisions qu' ils n' étoient pas en pouvoir de faire, à cause qu' ils ne pouvoient vivre éloignés des étangs qui leur fournissoient chaque jour de quoi vivre Le vendredi, 15 août, il fit un grand froid, et il neigea sur les montagnes voisines. Nous eûmes une longue conversation avec le prêtre, lorsqu' il eut fini les deux sermons qu' il fit ce jour-là, l' un en finlandois, et l' autre en lapon. Il parloit, heureusement pour nous, assez bon latin, et nous l' interrogeâmes sur toutes les choses qu' il pouvoit le mieux connoître, comme sur le baptême, le mariage, et les enterrements. Il nous dit, au sujet du premier, que tous les lapons étoient chrétiens et baptisés ; mais que la plupart ne l' étoient que pour la forme seulement, et qu' ils retenoient tant de choses de leurs anciennes superstitions, qu' on pouvoit dire qu' ils n' avoient que le nom de chrétiens, et que leur coeur étoit encore païen.
Les lapons portent leurs enfants au prêtre pour baptiser, quelque temps après qu' ils sont nés : si c'est en hiver, ils les portent avec eux dans leurs traîneaux ; et si c'est en été, ils les mettent sur des rennes, dans leurs berceaux pleins de mousse, qui sont faits d'écorce de bouleau, et d'une manière toute particulière. Ils font ordinairement présent au prêtre d' une paire de gants, bordés en de certains endroits de la plume de loom , qui est violette, marquetée de blanc, et d' une très belle couleur. Sitôt que l' enfant est baptisé, le père lui fait ordinairement présent d' une renne femelle, et tout ce qui provient de cette renne qu' ils appellent pannikcis , soit en lait, fromage, et autres denrées, appartient en propre à la fille ; et c' est ce qui fait sa richesse lorsqu' elle se marie. Il y en a qui font encore présent à leurs enfants d' une renne lorsqu' ils aperçoivent sa première dent ; et toutes les rennes qui viennent de celle-là, sont marquées d' une marque particulière, afin qu' elles puissent être distinguées des autres. Ils changent le nom de baptême aux enfants lorsqu' ils ne sont pas heureux ; et le premier jour de leurs noces, comme tous les autres, ils couchent dans la même cabane, et caressent leurs femmes devant tout le monde. Il nous dit, touchant le mariage, que les lapons marioient leurs filles assez tard, quoiqu' elles ne manquassent pas de partis, lorsqu' elles étaient connues dans le pays pour avoir quantité de rennes provenues de celles que leur père leur a données à leur naissance et à leur première dent ; car c' est là tout ce qu' elles emportent avec elles ; et le gendre, bien loin de recevoir quelque chose de son beau-père, est obligé d' acheter la fille par des présents. Il commence ordinairement au mois d' avril à faire l' amour comme les oiseaux. Lorsque l' amant a jeté les yeux sur quelque fille qu' il veut avoir en mariage, il faut qu' il fasse état d' apporter quantité d' eau-de-vie, lorsqu' il vient faire la demande avec son père ou son plus proche parent. On ne fait point l' amour autrement en ce pays, et on ne conclut jamais de mariage qu' après avoir vidé plusieurs bouteilles d' eau-de-vie, et fumé quantité de tabac. Plus un homme est amoureux, et plus il apporte de brandevin, et il ne peut par d' autres marques témoigner plus fortement sa passion. Ils donnent un nom particulier à cette eau-de-vie que l' amant apporte aux accords, et ils l' appellent la bonne arrivée du vin, ou soubbouvin, le vin des amants . C' est une coutume chez les lapons d' accorder leurs filles long-tempsavant que de les marier : ils font cela afin que l' amoureux fasse durer ses présents ; et s' il veut venir à bout de son entreprise, il faut qu' il ne cesse point d' arroser son amour de ce breuvage si chéri. Enfin lorsqu' il a fait les choses honnêtement pendant un an ou deux, quelquefois on conclut le mariage.
Les lapons avoient autrefois une manière de marier toute particulière, lorsqu' ils étoient encore tout-à-fait ensevelis dans les ténèbres du paganisme, et qui ne laisse pas encore d' être observée de quelques uns. On ne menoit point les parties devant le prêtre ; mais les parents les marioient chez eux, sans autre cérémonie que par l' excussion du feu qu' ils tiroient d' un caillou. Ils croient qu' il n' y a point de figure plus mystérieuse, et plus propre pour nous représenter le mariage ; car comme la pierre renferme en elle-même une source de feu qui ne paroît que lorsqu' on l' approche du fer, de même, disent-ils, il se trouve un principe de vie caché dans l' un et l' autre sexe, qui ne se fait voir que lorsqu' ils sont unis.
Je crois, monsieur, que vous ne trouverez pas que ce soit fort mal raisonné pour des lapons ; et il y a bien des gens, et plus subtilisés, qui auraient de la peine à donner une comparaison plus juste. Mais je ne sais si vous jugerez que le raisonnement suivant soit de la même force. J' ai déjà dit que lorsqu' une fille est connue dans le pays pour avoir quantité de rennes, elle ne manque point de partis ; mais je ne vous avois pas dit, monsieur, que cette quantité de bien étoit tout ce qu' ils demandoient dans une fille, sans se mettre en peine si elle étoit avantagée de la nature, ou non ; si elle avoit de l' esprit, ou si elle n' en avoit point, et même si elle étoit encore pucelle, ou si quelque autre avant lui avoit reçu des témoignages de sa tendresse. Mais ce que vous admirerez davantage, et qui m' a surpris le premier, c' est que ces gens, bien loin de se faire un monstre de cette virginité, croient que c' est un sujet parmi eux de rechercher de ces filles avec autant d' empressement, que, toutes pauvres qu' elles sont bien souvent, ils les préfèrent à des riches qui seroient encore pucelles, ou qui passeroient du moins pour telles parmi eux. Il faut pourtant faire cette distinction, monsieur, qu' il faut que ces filles dont nous parlons aient accordé cette faveur à des étrangers qui vont l' hiver faire marchandise, et non pas à des lapons ; et c' est de là qu' ils infèrent que, puisqu' un homme qu' ils croient plus riche, et de meilleur goût qu' eux, a bien voulu donner des marques de son amour à une fille de leur nation, il faut qu' elle ait un mérite secret qu' ils ne connoissent pas, et dont ils doivent se bien trouver dans la suite. Ils sont si friands de ces sortes de morceaux, que lorsqu' ils viennent quelquefois pendant l' hiver à la ville de Torno, et qu' ils trouvent une fille grosse, non seulement ils oublient leurs intérêts, en voulant la prendre sans bien, mais même, lorsqu' elle fait ses couches, ils l'achètent des parents autant que leurs facultés le leur peuvent permettre. Je connois bien des personnes, monsieur, qui seroient assez charitables pour faire ainsi la fortune de quantité de pauvres filles, et qui ne demanderaient pas mieux que de leur procurer, sans qu' il leur en coûtât beaucoup de peine, des partis avantageux. Si cette mode pouvoit venir en France, on ne verroit pas tant de filles demeurer si long-temps ans le célibat. Les pères de qui les bourses sont nouées d' un triple noeud n' en seroient pas si empêchés, et elles auroient toujours un moyen tout prêt de sortir de la captivité où elles sont. Mais je ne crois pas, monsieur, quoi que puissent faire les papas, qu' elle s' y introduise sitôt : on est trop infatué de ce mot d'honneur , on s'en est fait un fantôme qu' il est présentement trop malaisé de détruire. Comme les lapons ignorent naturellement presque toutes les maladies, ils n' ont point voulu s' en faire d' eux-mêmes, comme nous. La jalousie et la crainte du cocuage ne les troublent point. Ces maux, qui possèdent tant de personnes parmi nous, sont inconnus chez eux ; et je ne crois pas même qu' il y ait un mot dans leur langue pour exprimer celui de cocu ; et l' on peut dire plaisamment avec cet espagnol, en parlant des siècles passés, et de celui dans lequel nous vivons : passo lo de oro... et tandis que ces gens-là font revivre le siècle d' or, nous nous en faisons un de cornes . En effet, monsieur, vous allez voir parmi eux ce que je crois qu' on voyoit du temps de Saturne, c' est-à-dire une communauté de biens qui vous surprendra. Vous avez vu les lapons ce que nous, nous appelons cocus , devant le sacrement ; et vous allez voir qu' ils ne le sont pas moins après. Quand le mariage est consommé, le mari n' emmène pas sa femme, mais il demeure un an avec son beau-père, au bout duquel temps il va établir sa famille où bon lui semble, et emporte avec lui tout ce qui appartient à sa femme. Les présents même qu' il a faits à son beau-père, au temps des accords, lui sont rendus, et les parents reconnaissent ceux qui leur ont été faits, par quelques rennes, suivant leur pouvoir. Je vous ai remarqué, monsieur, que les étrangers ont en ce pays un grand privilège, qui est d' honorer les filles de leur approche. Ils en ont un autre qui n' est pas moins considérable, qui est de partager avec les lapons leurs lits et leurs femmes. Quand un étranger vient dans leurs cabanes, ils le reçoivent le mieux qu' ils peuvent, et pensent le régaler parfaitement, s' ils ont un verre d' eau-de-vie à lui donner ; mais après le repas, quand la personne qu' ils reçoivent est de considération, et qu' ils veulent lui faire chère entière, ils font venir leurs femmes et leurs filles, et tiennent à grand honneur que vous agissiez avec elles comme ils feroient eux-mêmes : pour les femmes et les filles, elles ne font aucune difficulté de vous accorder tout ce que vous pouvez souhaiter, et croient que vous leur faites autant d' honneur qu' à leurs maris ou à leurs pères. Comme cette manière d' agir me surprit étrangement, et n' ayant pu jusqu' à présent l' éprouver moi-même, je m' en suis informé le plus exactement qu' il m' a été possible ; et parmi quantité d' histoires de cette nature, je vous en dirai donc ce qu' on m' a assuré être véritable. Ce françois que nous trouvâmes aux mines de Swapavara, homme simple, et que je ne crois pas capable de controuver une histoire, nous assura que pour faire plaisir à quantité de lapons, il les avoit soulagés du devoir conjugal ; et pour nous faire voir combien ces gens lui avoient fait d' instances pour le faire condescendre à prendre cette peine, il nous dit qu' un jour, après avoir bu quelques verres d' eau-de-vie avec un lapon, il fut sollicité par cet homme de coucher avec sa femme, qui étoit là présente, avec toute sa famille ; et que, sur le refus qu' il lui en fit, s' excusant du mieux qu' il pouvoit, le lapon, ne trouvant pas ses excuses valables, prit sa femme et le françois, et les ayant jetés tous deux sur le lit, sortit de la chambre et ferma la porte à la clef, conjurant le françois, par tout ce qu' il put alléguer de plus fort, qu' il lui plût faire en sa place comme il faisoit lui-même. L' histoire qui arriva à Joannes Tornaeus, prêtre des lapons, dont j' ai déjà parlé, n' est pas moins remarquable. Elle nous fut dite par ce même prêtre qui avoit été long-temps son vicaire dans la Laponie, et qui avoit vécu sous lui près de quinze ans : il la tenoit de lui-même. Un lapon, nous dit-il, des plus riches et des plus considérés qui fussent dans la Laponie de Torno, eut envie que son lit fût honoré de son pasteur ; il ne crut point de meilleur moyen pour multiplier les troupeaux et pour attirer la bénédiction du ciel sur toute sa famille : il le pria plusieurs fois de lui vouloir faire cet honneur ; mais le pasteur, par conscience ou autrement, n' en voulut rien faire, et lui représentoit toujours que ce n' étoit pas le plus sûr moyen pour s' attirer un dieu propice. Le lapon n' entroit point dans tout ce que le pasteur lui pouvoit dire, et un jour qu' il le rencontra seul, il le conjura à genoux, et par tout ce qu' il avoit de plus saint parmi les dieux qu' il adoroit, de ne pas lui refuser la grace qu' il lui demandoit ; et ajoutant les promesses aux prières, il lui présenta six écus, et s' offrit de les lui donner, s' il vouloit s' abaisser jusqu' à coucher avec sa femme. Le bon pasteur songea quelque temps s' il pouvoit le faire en conscience ; et ne voulant pas refuser ce pauvre homme, il trouva qu' il valoit encore mieux le faire cocu et gagner son argent, que de le désespérer. Si cette aventure ne nous avoit pas été racontée par le même prêtre qui étoit alors son disciple, et qui étoit présent, je ne pourrois jamais la croire ; mais il nous l' assura d' une manière si forte, que je ne puis en douter, connoissant d' ailleurs le naturel du pays. Cette bonne volonté que les lapons ont pour leurs femmes ne s' étend pas seulement à l' égard de leurs pasteurs, mais aussi sur tous les étrangers, suivant ce qu' on en a dit, et comme nous voulons le prouver. Je ne vous dis rien, monsieur, d' une fille à qui le bailli de Laponie, qui est celui qui reçoit le tribut pour le roi, avoit fait un enfant. Un lapon l' acheta, pour en faire sa femme, de celui qui l' avoit déshonorée, sans autre raison que parcequ' elle avoit su captiver les inclinations d' un étranger. Toutes ces choses sont si fréquentes en ce pays, que, pour peu qu' on vive parmi les lapons, on ne manque pas d' en être bientôt convaincu par sa propre expérience.

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17 février 2004