Le Voyage comme 'livre de postes des ruines' (autour de Chateaubriand)

Tout autant que dans ses voyages, les villes reconstituées se retrouvent dans les œuvres d’imagination de Chateaubriand. Les romans sont alimentés par les voyages : les _Martyrs_ doivent beaucoup à l’_Itinéraire de Paris à Jérusalem_ et au _Voyage en Italie_. La 3e édition des _Martyrs_ signale ces sources, d’une couleur locale crédible. Ses écrits se répondent : Eudore, héros des _Martyrs_, parle par la bouche de Chateaubriand dans l’_Itinéraire_. Si le _Voyage en Amérique_ annonce la fin du monde sauvage, il n'évoque pas de civilisations particulières. La conférence traite essentiellement de l’_Itinéraire_ et du _Voyage en Italie_. On y rencontre d’abord un Chateaubriand archéologue, fasciné par Pompéi. Certes, il y a là beaucoup de lieux communs transmis par les voyageurs antérieurs : le visiteur se croit transporté dans un monde révolu, mais réel, dans un musée vivant où, pour reprendre l’expression de Quatremère de Quincy, la « vertu harmonique » des objets joue avec le « ciel ». Chateaubriand songe à reconstruire à l’identique (ex.1), procédé qu’il pratique dans la fiction. Naples est le lieu où naquit l’idée d’une épopée chrétienne, qui devint les _Martyrs_ : il s’agit d'une reconstitution historique où le voyage dans une bibliothèque se combine à des vignettes (clair de lune sur le Vésuve), qui rappelle l’art des védutistes italiens (ex. 2-5). Tout autant que Fénelon, sa source la plus proche est l’_Anacharsis_ de l’abbé Barthélemy. Les _Martyrs_ sont assimilés par Chateaubriand à un voyage qui reconstitue une époque à jamais révolue, un musée imaginaire (ex. 6). Le présent est aboli ; le réel est évoqué par ce qui n’est plus. A côté de ce musée vivant, les ruines représentent une « poétique des morts », selon l’expression même de Chateaubriand : il distingue deux types de ruines, celles qui sont l’ouvrage des hommes et celles qui sont l’oeuvre du temps. Il donne sa préférence aux ruines des monuments chrétiens, car ils entrent dans un cadre cohérent pour lui : esthétique, apologétique et politique… Dans la préface de l’_Itinéraire_ à ses _Oeuvres_, Chateaubriand verra dans sa relation un « guide » pour les voyageurs et, plus encore, le « livre de postes des ruines » (ex. 7) : « ruines de ruines» (ex. 8) ou « ruines » qui le furent dès leur origine (ex. 8). Chateaubriand avait visité en Angleterre ces jardins où l’on construisait des ruines destinées au regard du promeneur. Mais l’_Itinéraire_ est avant tout un voyage vers la mort et le néant : il contemple les graffitis gravés sur le marbre par ses prédécesseurs (ex. 10) et les ruines antiques se combinent aux « ruines vivantes» de la modernité (ex. 11). Le livre de Job sera cité en ouverture des _Mémoires d’Outre-tombe_. Car tout est signe de mort dans l’expérience du voyage : mort des langues des pays subjugués qui annonce la propre disparition de nos idiomes (ex. 12), mort des toponymes mêmes qui désignaient les cités perdues (Sparte), « illusion des noms » donnés par erreur et qui ne ressuscitent que nos fantasmes (ex. 13). Mais, pour un temps,on peut nommer le monde et faire de cette désignation le moteur de la rêverie (ex. 14). Le songe est le refus du monde tel qu’il est. Un paysage, tant de fois peint et dessiné comme la cascade de Tivoli, devient le prétexte d’un tableau qui se forme en plusieurs étapes, ce qu’un peintre ne saurait rendre : d’abord, la déception d’un cadre trop connu et rêvé, puis l’élargissement de la perspective, et, enfin, un premier plan qui se forme progressivement. Il s’agit du voyage d’un poète et non d’un simple relateur: il décrit non ce que l’on voit, mais ce l’on aurait pu voir avec l’œil d’un écrivain. Cela donne néanmoins chez Chateaubriand un texte hybride fait du montage de discours hétérogènes. Il y a le voyageur historien qui cite ses documents et se justifie, plus ou moins adroitement, de le faire (ex. 16) ; il y a le voyageur utopiste qui, le temps d’un songe, devient roi de l’Attique (ex. 17) ; il y surtout le voyageur poète. Chateaubriand tire dans les _Mémoires d’Outre-tombe_ la philosophie ultime de ses voyages : le souvenir est le véritable voyage, le plus réel, le plus fort et le plus présent (ex. 18) ; mais le vrai voyage est celui que l’artiste fait en lui-même dans son « immobilté » et son « silence» où il trouve « l’infini » (ex. 19).

1. A mesure que l’on déchausse quelque édifice à Pompéïa, on enlève ce que donne la fouille, ustensiles de ménage, instruments de divers métiers, meubles, statues, manuscrits, etc., et l’on entasse le tout au Musée Portici. Il y aurait selon moi quelque chose de mieux à faire : ce serait de laisser les choses dans l’endroit où on les trouve et comme on les trouve, de remettre des toits, des plafonds des planchers et des fenêtres, pour empêcher la dégradation des peintures et des murs ; de relever l’ancienne enceinte de la ville, d’enclore les portes, enfin d’y établir une garde de soldats avec quelques savants versés dans les arts. Ne serait-ce pas là le plus merveilleux Musée de la terre ? Une ville romaine conservée toute entière, comme si ses habitants venaient d’en sortir un quart d’heure auparavant ! (Voyage en Italie, ORV, II, p. 1475).

2. Couchés sur des lits d’ivoire, nous entendions murmurer les vagues au-dessus de nos têtes [cette partie du palais est bâtie au-dessous du niveau de la mer]. Si quelque orage nous surprenait au fond de ces retraites, les esclaves allumaient des lampes pleines du nard le plus précieux d’Arabie. Alors entraient de jeunes Napolitaines qui portaient des roses de Poestum, dans des vases de Nola ; tandis que les flots mugissaient au-dehors, elles chantaient, en formant devant nous des danses tranquilles qui me rappelaient les mœurs de la Grèce : ainsi se réalisaient pour nous les fictions des poètes ; on eût cru voir les jeux des Néréides dans la grotte de Neptune. (Martyrs, ORV, II, p. 176).

3. Augustin, un Virgile à la main, parcourait les bords que chanta ce poète immortel, le lac Averne, la grotte de la Sybille, l’Achéron, le Styx , l’Elysée ; il se plaisait surtout à relire les malheurs de Didon, au tombeau du tendre et beau génie qui raconta la touchante histoire de cette reine infortunée. (p. 177).

4. Nous faisions dans un esquif le tour du golfe de Baïes : nous retrouvions les ruines de la maison de Cicéron, nous reconnaissions le lieu du naufrage d’Agrippine, la plage où elle se sauva, le palais où son fils attendait le succès du parricide, et plus loin la demeure où cette mère tendit aux meurtriers les flancs qui avaient portés Néron. (p. 177).

5. La lune nous prêtait son flambeau. ; elle paraissait sans voile au milieu des astres, comme une reine au milieu de sa cour ; sa vive clarté faisait pâlir la flamme qui brille au sommet du Vésuve, et peignait d’azur la fumée rougie du volcan, elle dessinait un arc-en-ciel dans la nuit. Le beau phénomène, la face du paisible luminaire, les côtes de Surrentum, de Pompéia et d’Heraclée, se réfléchissaient dans les vagues, et l’on entendait au loin, sur la mer, la chanson du pêcheur napolitain. (p.178).

6. Quand mon ouvrage n’aurait d’ailleurs aucun autre mérite, il aurait du moins l’intérêt d’un voyage fait aux lieux les plus fameux de l’histoire. J’ai commencé mes courses aux ruines de Sparte, et je ne les ai finies qu’aux débris de Carthage, en passant par Argos, Corinthe, Athènes, Constantinople, Jérusalem et Memphis. Ainsi, en lisant les descriptions qui se trouvent dans Les Martyrs, le lecteur peut être assuré que ce sont des portraits ressemblants, et non des descriptions vagues et ambitieuses. (p. 36).

7. En effet, mon Itinéraire fut à peine publié, qu’il servit de guide à une foule de voyageurs. Rien ne le recommande au public que son exactitude ; c’est le livre de postes des ruines : j’y marque scrupuleusement les chemins, les habitacles et les stations de la gloire. (Itinéraire, Préface pour l’édition des Œuvres complètes, ORV, II, p. 695).

8. Il y a même double vanité dans les monuments de la villa Adriana, ils n’étaient, comme on sait, que les imitations d’autres monuments répandus dans les provinces de l’empire romain : le véritable temple de Sérapis à Alexandrie, la véritable Académie à Athènes, n’existent plus ; vous ne voyez donc dans les copies d’Adrien que des ruines de ruines. (Italie, p. 1486).

9. Je me réponds qu’il est probable que ces monuments furent, dès l’époque de leur érection, de véritables ruines et des lieux délaissés. Un empereur renversait ou dépouillait les ouvrages de son devancier, afin d’entreprendre lui-même d’autres édifices que son successeur se hâtait à son tour d’abandonner. Le sang et les sueurs des peuples furent employés aux inutiles travaux de la vanité d’un homme […] (p. 1447).

10. Elles ne sont déjà plus pour moi ces ruines, puisqu’il est probable que rien ne m’y ramènera. On meurt à chaque moment pour un temps, une chose, une personne, qu’on ne reverra jamais : la vie est une mort successive. Beaucoup de voyageurs, mes devanciers, ont écrit leurs noms sur les marbres de la villa Adriana ; ils ont espéré prolonger leur existence, en attachant à des lieux célèbres un souvenir de leur passage ; ils se sont trompés. Tandis que je m’efforçais de lire un de ces noms nouvellement crayonnés et que je croyais reconnaître, un oiseau s’est envolé d’une touffe de lierre ; il a fait tomber quelques gouttes de la pluie passée : le nom a disparu. (p. 1451).

11. Toutefois ce spectacle était triste, lorsque je venais à songer que je le contemplais du milieu des ruines. Autour de moi étaient des tombeaux, le silence, la destruction, la mort, ou quelques matelots grecs qui dormaient, sans soucis et sans songes, sur les débris de la Grèce. J’allais quitter pour jamais cette terre sacrée : l’esprit rempli de sa grandeur passée et de son abaissement actuel, je me retraçais le tableau qui venait d’affliger mes yeux. […]
Les voyageurs qui se contentent de parcourir l’Europe civilisée sont bien heureux : ils ne s’enfoncent point dans ces pays jadis célèbres, où le cœur est flétri à chaque pas, où des ruines vivantes détournent à chaque instant votre attention des ruines de marbre et de pierre. En vain, dans la Grèce, on veut se livrer aux illusions : la triste vérité vous poursuit. (Itinéraire, p. 902).

12. Des peuplades de l’Orénoque n’existent plus ; il n’est resté de leur dialecte qu’une douzaine de mots prononcés dans la cime des arbres par des perroquets redevenus libres, comme la grive d’Agrippine qui gazouillait des mots grecs sur les balustrades des palais de Rome. Tel sera tôt ou tard le sort de nos jargons modernes, débris du grec et du latin. Quelque corbeau envolé de la cage du dernier curé franco-gaulois, dira, du haut d’un clocher en ruine, à des peuples étrangers, nos successeurs : « Agréez les accents d’une voix qui vous fut connue : vous mettrez fin à tous ces discours. »
Soyez donc Bossuet, pour qu’en dernier résultat votre chef-d’œuvre survive, dans la mémoire d’un oiseau, à votre langage et à votre souvenir chez les hommes ! (Mémoires, VII, 11).

13. Quelle est donc la magie de la gloire. Un voyageur va traverser un fleuve qui n’a rien de remarquable : on lui dit que ce fleuve se nomme Sousonghirli ; il passe et continue sa route ; mais si quelqu’un lui crie : C’est le Granique ! il recule, ouvre des yeux étonnés, demeure les regards attachés sur le cours de l’eau, comme si cette eau avait un pouvoir magique, ou comme si quelque voix extraordinaire se faisait entendre sur la rive. Et c’est un seul homme qui immortalise ainsi un petit fleuve dans le désert ! Ici tombe un empire immense : ici s’élève un empire encore plus grand ; l’océan Indien entend la chute du trône qui s’écroule près des mers de la Propontide ; le Gange voit accourir le Léopard aux quatre ailes, qui triomphe aux bords du Granique ; Babylone que le roi bâtit dans l’éclat de sa puissance, ouvre ses portes pour recevoir un nouveau maître ; Tyr, reine des vaisseaux, s’abaisse, et sa rivale sort des sables d’Alexandrie. (Itinéraire, p. 936).

14. J’ai compté dans ce vaste espace sept ruines debout et hors de terre, mais tout à fait informes et dégradées. Comme je pouvais choisir, j’ai donné à l’un de ces débris le nom du temple d’Hélène ; à l’autre, celui du tombeau d’Alcman : j’ai cru voir les monuments héroïques d’Egée et de Cadmus ; je me suis ainsi déterminé ainsi pour la fable, et n’ai reconnu pour l’histoire que le temple de Lycurgue. (p. 824).

15. Aussitôt que le jour a paru, j’ai ouvert mes fenêtres. Ma première vue de Tivoli dans les ténèbres était assez exacte ; mais la cascade m’a paru petite et les arbres que j’avais cru apercevoir, n’existaient point. Un amas de vilaines maisons s’élevaient de l’autre côté de la rivière ; le tout était enclos de montagnes dépouillées. Une vive aurore derrière ces montagnes, le temple de Vesta à quatre pas de moi dominant la grotte de Neptune, m’ont consolé. Immédiatement au-dessus de la chute, un troupeau de bœufs, d’ânes et de chevaux, s’est rangé le long d’un banc de sable : toutes ces bêtes se sont avancés d’un pas dans le Téverone, ont baissé le cou, et ont bu lentement au courant de l’eau qui passait comme un éclair devant elles, pour se précipiter. Un paysan sabin, vêtu d’une peau de chèvre, et portant une espèce de chlamyde roulée au bras gauche, s’est appuyé sur un bâton et a regardé boire son troupeau ; scène qui contrastait par son immobilité et son silence avec le mouvement et le bruit des flots. (Italie, p. 1440).

16. Ici j’éprouve un véritable embarras. Dois-je offrir la peinture exacte des Lieux Saints ? Mais alors je ne puis que répéter ce que l’on a dit avant moi : jamais sujet ne fut peut-être moins connu des lecteurs modernes, et toutefois jamais sujet ne fut plus complètement épuisé. Dois-je omettre le tableau de ces lieux sacrés ? Mais ne sera-ce pas enlever la partie la plus essentielle de mon voyage et en faire disparaître ce qui en est et la fin et le but ? Après avoir balancé longuement, je me suis déterminé à décrire les principales Stations de Jérusalem, par les considérations suivantes :
1° Personne ne lit aujourd’hui les anciens pèlerinages à Jérusalem ; et ce qui est très usé paraîtra vraisemblablement tout neuf à la plupart des lecteurs ;
2° L’église du Saint-Sépulcre n’existe plus ; elle a été incendiée de fond en comble depuis mon retour de Judée ; je suis, pour ainsi dire, le dernier voyageur qui l’ait vue ; et j’en serai, pour cette raison même, le dernier historien.
Mais comme je n’ai point la prétention de refaire un tableau déjà très bien fait, je profiterai des travaux de mes devanciers, prenant soin seulement de les éclaircir par des observations. (Itinéraire, pp. 1017-1018).

17. […] je fus, tout le chemin, occupé d’un rêve assez singulier. Je me figurais qu’on m’avait donné l’Attique en souveraineté. Je faisais publier dans toute l’Europe, que quiconque était fatigué des révolutions et désirait trouver la paix, vînt se consoler sur les ruines d’Athènes où je promettais repos et sûreté ; j’ouvrais des chemins, je bâtissais des auberges, je préparais toutes sortes de commodités pour les voyageurs ; j’achetais un port sur le golfe de Lépante, afin de rendre la traversée d’Otrante à Athènes plus courte et plus facile. On sent bien que je ne négligeais pas les monuments : les chefs-d’œuvre de la citadelle étaient relevés sur leurs plans et d’après leurs ruines, la ville entourée de bons murs était à l’abri du pillage des Turcs. Je fondais une Université […] j’avais une marine […] Les montagnes nues se couvraient de pins pour redonner des eaux à mes fleuves ; j’encourageais l’agriculture […] Athènes sortait du tombeau. En arrivant à Kératia, je sortis de mon songe, et je me retrouvai Gros-Jean comme devant. (p. 894).

18. Je vois aujourd’hui, dans ma mémoire, la Grèce comme un de ces cercles éclatants qu’on voit quelquefois en fermant les yeux. Sur cette phosphorescence mystérieuse se dessinent des ruines d’une architecture fine et admirable, le tout rendu plus resplendissant encore par je ne sais quelle autre clarté des muses. Quand reverrai-je le thym de l’Hymète, les lauriers-roses des bords de l’Eurotas ? Un des hommes que j’ai laissés avec le plus d’envie sur des rives étrangères, c’est le douanier Turc du Pirée : il vivait seul, gardien de trois ports déserts, promenant ses regards sur des îles bleuâtres, des promontoires brillants, des mers dorées. Là, je n’entendais que le bruit des vagues dans le tombeau détruit de Thémistocle et le murmure des lointains souvenirs : au silence des débris de Sparte, la gloire même était muette. (Mémoires, XVIII, 1).

19. L’homme n’a pas besoin de voyager pour s’agrandir ; il porte avec lui l’immensité. Tel accent échappé de votre sein ne se mesure pas et trouve un écho dans des milliers d’âmes : qui n’a point en soi cette mélodie, la demandera en vain à l’univers. Asseyez-vous sur le tronc de l’arbre abattu au fond des bois : si dans l’oubli profond de vous-même, dans votre immobilité, dans votre silence vous ne trouvez pas l’infini, il est inutile de vous égarer aux rives du Gange. (XLII, 14).

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08 mars 2005