Le Beauchêne de Lesage ou la discrète accession du pirate au rang de héros de roman

Écrites entre le neuvième et le dixième livre de Gil Blas, "Les Avantures" de Monsieur Robert Chevalier, dit de Beauchêne, capitaine de flibustiers dans la nouvelle France ne rencontrèrent pas le succès. La critique du temps n'y vit qu'une production alimentaire hâtivement rédigée. Les "Avantures" ne furent jamais rééditées du vivant de l'auteur, quand le Gil Blas l'a été soixante-quinze fois.
Le roman a souffert de sa radicale nouveauté : si l'histoire littéraire recense avant lui des récits de flibuste inspirés par des relations historiques comme le Polexandre, les Aventures de Jacques Sadeur ou le Mercure américain, il est le premier à faire de l'aventurier maritime en tant que tel un véritable héros. Le récit à la première personne impose sans recul et sans jugement moral le point de vue du flibustier, dont la révolte et le goût de la liberté justifient et magnifient les exploits.
Mais même quand, avec le romantisme, la figure du pirate s'est installée durablement dans la littérature, le malentendu a continué. Si l'histoire de Beauchêne, vivante et pittoresque, intéresse alors, l'autre moitié du roman, constituée du récit enchâssé de la vie de Monneville, une sorte de Des Grieux victime de hasards et d'inclinations, est considérée comme un inutile fatras "romanesque" : Emile Henriot, dans son édition de 1933, la supprime.
Or, c'est à notre sens précisément le réseau des relations que Lesage a soigneusement tissées entre les deux récits qui permet pleinement l'élévation de Beauchêne au statut de "prototype romanesque du héros d'aventures maritimes", selon l'expression de Gérard A. Jaeger. La confrontation des deux destinées permet la réflexion sur la nature et sur le lien social. C'est grâce à elle que l'aventurier, avec ce qu'il porte de rêve d'émancipation, devient une figure utopique des Lumières, qu'il sort de l'histoire pour entrer en littérature.

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Chevalier de Boufflers, Lettres d'Afrique à madame de Sabran, édition, préface, notes et dossier par F. Bessire, Arles, Actes-Sud, "Babel", "Les épistolaires", 1998, 452 p.

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