La figure de l’auteur dans le reportage français (1981-2001). Histoire d’une légitimation culturelle.

Résumé

Dans son intervention consacrée aux vingt dernières années du photoreportage français (1981-2001), Gaëlle Morel, historienne de la photographie, revient sur l’émergence de la figure du photographe « auteur » en tentant d’en décrire le processus, la définition et les enjeux.
Cette analyse, qui prend place dans une étude plus vaste de la légitimation du medium photographique, fait commencer dans les années 1970 ce mouvement de revendication. Il s’agit alors, et en majeure partie, d’initiatives privées ou provinciales : c’est la création du collectif de photographes Viva, qui diversifie sa diffusion au-delà du seul canal de la presse pour s’ouvrir aux galeries, aux expositions et aux festivals ; c’est également l’ouverture de la galerie municipale du Château d’eau de Toulouse, puis en 1976 la Fondation nationale de la photographie à Lyon. Cette tendance s’élargit aux photoreporters des grandes agences qui conjuguent de plus en plus pratique médiatique et pratique culturelle. Fort de cette nouvelle visibilité, fort également de l’exemple du cinéma, ils revendiquent la reconnaissance de leur créativité et un statut, qui à défaut d’être celui de l’artiste – dénié par les Beaux-arts –, serait celui d’auteur.
Les années 1980 correspondent au succès de cette formule. En tant qu’art populaire et « moyen », il bénéficie de la double caution politique et intellectuelle au moment même où une recherche de renouvellement s’exprime dans la politique culturelle institutionnelle. L’arrivée au pouvoir des socialistes, désireux de marquer leur rupture dans ce domaine, aboutit à la création du Centre national de la photographie en 1982 et à la nomination de Robert Delpire comme directeur. Editeur, galeriste, proche de l’agence Magnum, il promeut la photographie et les auteurs issus du photoreportage.En 1985, la législation entérine cette reconnaissance par la création d’un droit d’auteur lié à l’originalité de ses images.
Institué, légiféré, « l’auteur » reçoit également l’appui de certains journalistes et critiques. Christian Caujolle, alors au journal Libération, met en place une véritable stratégie discursive pour légitimer la photographie comme objet culturel. Au travail d’originalité ou de créativité, il ajoute comme élément de définition sa capacité à passer d’un média à un autre, du journal au livre ou à l’exposition. Au-delà de sa mission d’information, le journal devient une passerelle entre le monde médiatique et le monde culturel institutionnel. L’expérience se poursuit finalement dans le cadre de l’agence Vu, crée en 1986, suite à l’externalisation du service photographique du quotidien.
Mais les réticences et les résistances sont encore fortes. La valeur d’usage de l’image fait toujours obstacle à sa pleine reconnaissance esthétique de la part des institutions muséales. Pourtant, les difficultés économiques rencontrées par la presse poussent de plus en plus de photographes vers des pratiques institutionnelles (limitation du nombre de tirages, choix du format tableau, tirages vintage), processus dont l'aboutissement est la vente de photos d’actualité chez Drouot en 2000.
La conséquence la plus évidente et la plus importante est, cependant, au-delà de ces questions matérielles et sociales, la mise en place d’une typologie d’images caractérisée par la très forte présence du « photographe auteur ». Le flou, le décadrage prononcé, le refus du flash et le choix de la lumière naturelle, s’ils contreviennent aux règles techniques conventionnelles et s’ils font peser sur le cliché le risque de l’incompréhension, affirment la singularité de leur auteur et sa conscience des attentes formelles. On pourrait aller jusqu'à dire qu'elles ont une valeur de manifeste pour une photographie d’"auteur", adjoignant à la fonction documentaire et phatique, une fonction véritablement esthétique.

Bibliographie:

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Vu’ 15 ans : agence de photographes, Paris, La Martinière, 2002.

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14 mars (salle D.35)