L’insularité sous l’œil du pouvoir : cartes de l’île de Corse (1567-1769)

Christophe Luzi (HDR en cours au CIELAM, Ingénieur de recherche au CNRS, Laboratoire « Lieux, Identités, eSpaces, Activités », UMR 6240 LISA) : L’insularité sous l’œil du pouvoir : cartes de l’île de Corse (1567-1769)

La Corse en raison de sa situation géographique centrale en Méditerranée, demeure au cours des siècles le carrefour d’enjeux géo-stratégiques et commerciaux qui entretiennent la rivalité des peuples méditerranéens, désireux d’asseoir leurs places fortes, et d’implanter sur ses rivages, des comptoirs et des colonies.

Victime du rôle qu’elle représente aux yeux des grandes puissances, l’île subit après la domination génoise (1567-1729) et durant les premiers temps encore troubles de son histoire moderne (1729-1769), le choc de modèles politiques et culturels concurrents qui coexistent même après la signature du traité de Versailles, le 15 mai 1768.

A cet égard, il est intéressant de constater quelle place occupe la production cartographique et quels besoins (intimement liés au pouvoir) président à ses modalités de représentation, ne retenant que l’importance d’une vision d’ensemble de la Corse, liée à son contrôle direct, à sa possession, à sa mise en valeur agricole et démographique. La cartographie de cette période est le fait d’ingénieurs, de maîtres-architectes ou de « spécialistes » géographes, génois ou français, qui lui donnent indéniablement et malgré beaucoup d’approximations topographiques et toponymiques, une nature fondamentalement militaire ou administrative. En 1568, Leandro Alberti de Bologna fait paraître à Venise dans l’ouvrage Descrittione di tutta Italia, l’une des premières descriptions rigoureuses de la Corse, qui marque un progrès extraordinaire et sert de base aux cartes de Camocio (1570) et de Mercator (1590). Le Corsicae antiquae descriptio de l’allemand Philipp Clüver (1619), présente quelques années plus tard, une carte à la réelle dimension artistique. En plus de situer les lieux avec une précision remarquable, elle ouvre la voie à une série d’autres cartes aux relevés minutieux, harmonieusement illustrées (Magini, 1620 ; Sanson D’abbeville, 1656), qui se succèderont jusqu’au journal de voyage en Corse de James Boswell, An Account of Corsica, the journal of a tour to that island (carte réalisée par Thomas Phinn, 1769).

A côté de cette première variété cartographique, qui rentre généralement dans un vaste programme de domination du territoire, existe une autre logique plus artisanale, essentiellement décorative, et qui ne paraît pas requérir d’objectif sinon celui de la découverte d’une île, peuplée de légendes purement pittoresques, fantaisistes, et même des fois curieuses. La carte de Munster (Cosmographie universelle, édition allemande de 1572) au tracé très grossier, s’accompagne de bateaux et de monstres marins. D’autres médiocres copies intercalent à côté de noms modernes, ceux de lieux hérités de Ptolémée, en les localisant avec plus ou moins de chance : l’Orthelius (1574) publiée dans le Theatrum orbis terrarum, la Manesson et Mallet (1683).

Parmi les nombreuses réflexions que suggère la variété du corpus des 56 cartes génoises, allemandes, anglaises et françaises que l’on propose d’aborder ensemble, il semble difficile de dresser une typologie à travers différentes écoles, genres ou même influences qui se seraient succédé, sans les confronter systématiquement à leur fonction préalable, à leur utilité, à leurs usages qui portent en abîme, sur le plan de l’organisation sociale et politique, toute la complexité des soubresauts de l’histoire de la Corse.

Session: 

Chercheur: