Jean-Jacques Rousseau face au séjour d'Isaac Rousseau à Constantinople (1705-1711).

Conférencier / conférencière

Isaac Rousseau, père de Jean-Jacques, séjourna à Constantinople de 1705 à 1711. Plus tard, on le vit à Genève en habit à la turque comme son compatriote, le peintre Liotard, qui représenta Jean-Jacques en Arménien. Il existait, en effet, à Constantinople une communauté d’horlogers genevois protestants à côté de la colonie catholique française. Il n’existe pas à Constantinople d’archive sur Isaac, et Rousseau a fait seulement allusion dans les _ Confessions _ aux fonctions d’« horloger du sérail » remplies par son père, en fait plutôt de « rhabilleur » chargé d’entretenir montres et horloges. Né en 1672, Isaac Rousseau épousa en 1704 Suzanne Bernard, âgée de 31 ans. L’année d’après, naissait leur premier fils, François. C’est alors qu’Isaac partit pour la Turquie. En 1707, sa femme le pressait de revenir ; il ne parut à Genève qu’en 1711 : l’année suivante, Jean-Jacques naissait et sa femme mourut. Le séjour à Constantinople était habituel pour les compagnons horlogers genevois. Jean-Jacques donna toujours une image positive de son père : artisan et lecteur des bons auteurs (Tacite, Grotius). Le mythe du Bosphore apparaît en filigrane dans _ la Nouvelle Héloïse_ à travers le mythe d’Héro et Léandre (deux amants qui se retrouvaient chaque nuit quand Léandre traversait le bras de mer qui les séparait). La « tour de Léandre » sur le Bosphore ancre le mythe dans un lieu. Cette allégorie du désir, magnifiée , entre autres, par Ovide court dans le roman de Rousseau, et le « Bosphore » est transposé dans le lac Léman. À la même époque, Voltaire, installé au bord du lac à son retour de Prusse, compare le Léman au Bosphore et sa situation à celle du Grand Turc… Dans le roman de Rousseau, on trouve trois scènes suggérant le mythe antique : Saint-Preux et Julie séparés par le lac qu’ils n’osent pas traverser (un Léandre défaillant n’osant pas atteindre l’objet de son désir) ; Saint-Preux faisant le « tour du globe » (effort de se mettre à l’eau) ; Saint-Preux et Julie traversant le Léman dans un pèlerinage ambigu vers un suicide commun qui ne sera pas réalisé, mais Julie périra par l’eau… Isaac Rousseau se remaria rapidement et mourut en 1747. À Constantinople, un auteur d’héroïde, Guilleragues, le père des _ Lettres portugaises _ avait naguère séjourné dans cette capitale comme ambassadeur de France. Isaac Rousseau appartient à une catégorie, certes protégée par la France pour le matériel, mais, pour le spirituel, du ressort des ambassades protestantes d’Angleterre et des Pays-Bas. Si les Français de Constantinople sont le plus souvent issus de classes déshéritées du centre de la France, les Genevois, contrôlés étroitement par les pasteurs, sont des artisans. La « communauté genevoise » comportait 160 personnes en 1737. On fabriquait à Genève des montres spécialement pour le marché turc, voire des contrefaçons de montres anglaises très prisées. Les Genevois entretenaient ces objets manufacturés, parfois même jusqu’au sérail et au harem du Grand Seigneur. Un fond de secours constitué par la communauté servait à racheter les captifs protestants aux mains des corsaires ottomans et à aider les indigents, parfois tentés par une conversion au papisme. On ne possède pas de récit de voyage de ces Genevois, quelques lettres tout au plus. Rien de ces grands récits dont Constantinople était le point central : Tavernier qui décrivait l’intérieur du sérail ; Grelot qui établissait sur un mode nouveau le rapport du texte et de l’image ; Paul Lucas (1704) désespéré d’être un plagiaire en répétant ce que d’autres avaient écrit avant lui, ; le comte de Caylus (1716) inscrivant sa subjectivité dans le discours du voyage. Les _ Confessions _ sont d’une certaine manière un adieu aux montres. En 1751, après le premier Discours, Rousseau se débarrasse de sa montre (réforme morale dont on trouve un autre écho dans la troisième Promenade). Mais cela témoigne aussi chez Rousseau de la quête d’un temps suspendu (G. Poulet). La montre est aussi l’allégorie du monde horloger, mécanique, soumis au temps et à l’usure. Jean Romilly, autre genevois horloger et ami de Rousseau, contribua aux articles de l’_Encyclopédie _ sur l’horlogerie et ses problèmes – usure et frottement – pour mesurer exactement le temps. D’aucuns ont voulu voir dans le _Contrat social _ une allégorie politique de cette mécanique contrariée.

Mots-clés : Genève. Calvinisme. métier. mesure du temps. Turquie. mythe.

Référencé dans la conférence : Relations savantes : voyages et discours scientifique à l'Âge classique
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