Chateaubriand et les "écrivains de montagne"

Un préambule de François Moureau évoque les antécédents de la conférence du jour : l’image négative de montagne dans la littérature de voyage antérieure à la seconde moitié du XVIIIe siècle : le sublime horrible de la montagne domine, une contrée habitée par des goitreux sauvages qui est, pour les voyageurs dans les Alpes, le passage obligé vers le paradis de l’Italie rêvée. Au début du XVIIIe siècle, les artistes anglais découvrent les Alpes ; puis le poème d’Albrecht von Haller, _Die Alpen _ rapidement traduit dans les principales langues de l’Europe inaugure quelque chose qui ressemble à un patriotisme helvétique lié à la montagne (indépendance, simplicité, grandeur et solitude). Haller est géologue, comme d’autres qui vont voir dans la montagne, ses stratifications, l’histoire conservée de la terre. Si les artistes ont encore de grandes difficultés à représenter la montagne (voir les planches de l’_Encyclopédie_), les intellectuels français s’intéressent à son histoire, et Buffon en premier lieu. Le débat entre les vulcaniens (origine volcanique de la terre) et les tenants de l’origine aquatique de la vie (Benoît de Maillet, _Telliamed_) conduit vers la montagne le regard des philosophes. Les fossiles intriguent, et Voltaire leur donne une origine singulière (le passage des pèlerins de saint Jacques). Mais c’est encore d’Angleterre (William Coxe) et de Suisse (Marc-Théodore Bourrit, Horace-Bénédict de Saussure) que l’alpinisme, sport du bon air, va naître dans une coloration rousseauiste. Traducteur de Coxe, Ramond de Carbonnières sera l’initiateur du pyrénéisme. Retour de Rome, Châteaubriand est nommé en 1804 représentant de la France dans la république du Valais. Après l’assassinat judiciaire du duc d’Enghien, il démissionne. L’écrivain déjà célèbre se retire. L’année suivant, il entreprend depuis l’Auvergne, avec sa femme, un voyage vers Chamonix et la Grande Chartreuse (_Mémoires d’outre-tombe_, XVII). Le but est l’Italie. Dans une lettre à Joubert (exemplier 1) publié dans le _Voyage en Italie_, il évoque des montagnards vertueux, le sublime des sommets et les belles horreurs des torrents ; la référence antique donne sa dignité au récit de la montagne. C’est l’année suivante qu’il publie dans le _Mercure de France_ un article intitulé _Le voyage au Mont-Blanc. L’interprétation du séjour alpestre est tout différent. Il y reviendra dans les _Mémoires d’outre-tombe_ dans une violente polémique contre la montagne : contestation de la notion arcadienne et helvétique de « bon air », du pittoresque, etc. (ex. 2 : MOT, XXXV, 16). Il reprendra le texte de 1806 dans les volumes de ses œuvres (Ladvocat, 1827) consacrés aux voyages : il en modifie alors le titre qui devient : _ Le Mont-Blanc. Paysages de montagne_. Le récit précis concernant le Mont-Blanc est d’ailleurs très court (ex. 3), quand Saussure y consacrait en 1786 de nombreuses pages de son _Voyage dans les Alpes_ (ex. 4). La voix de Châteaubriand est systématiquement discordante par rapport aux « écrivains de montagne » : il s’en prend à leur maître, Jean-Jacques Rousseau ; comme René, il constate que seul l’homme né pour la solitude peut y vivre ; avant Charles Nodier dans sa lettre à Hugo (ex. 14), il constate que la montagne n’est pas poétique faute de « belle nature » ; la montagne est le lieu du prosaïsme et du faux clinquant (ex. 9), commente-il en réfutant Bourrit (1791) (ex. 10). Flaubert confiera à Léon, l’amant romantique de Mme Bovary, le soin de pasticher cet enthousiasme de pacotille. Pour Chateaubriand, il ne faut pas substituer le sentimental (le "sentimentaire" dirait Laclos) au vrai et au naturel de la Nature. C’est par une épigraphe citant des vers de Boileau que Chateaubriand inaugure son texte sur les Alpes. Les écrivains de la montagne allaient depuis un demi-siècle dans une tout autre direction : le Britannique William Coxe évoquait en Suisse les « paysages les plus romanesques » (ex. 6), des lieux arcadiens où régnaient la variété des sensations et la couleur locale. En 1827 encore, Châteaubriand ne se laisse pas abuser : le beau paysage doit être recomposé ; en lecteur de Longin et de Boileau, il récuse la sublimité des montagnes, car le paysage de montagne n’existe pas… Le sublime n’est pas dans l’objet. La montagne s’impose par sa masse écrasante et ne laisse pas de place au sujet. Certes, avec Mme Récamier, comme campagne, il peut y avoir quelques accommodements : le paysage est animé (ex. 13). Un texte des _Mémoires d’outre-tombe_ (ex. 12 : XXXV, 16) résume assez bien sa pensée : dans la préface d’_Atala_ en 1806, il faisait du sujet la mesure du jugement esthétique qui seul savait peindre la « belle nature », le texte des MOT marque une évolution ; si les Alpes sont pour lui, le voyageur en Orient et en Grèce, des paysages sans mémoire (ex. 12), c’est parce qu’elles ne permettent pas d’évoquer un passé et parce que, contrairement aux « solitudes infréquentées » de l’Amérique, elles n’ont pas cette grandeur sauvage qui les constituent en dehors de toute humanité civilisée. Bibliographie Le Mont-Blanc. Paysages de montagnes. Editions Il n’y a pas de manuscrit connu pour ce texte qui paraît pour la première fois dans le Mercure de France du 1er février 1806 sous le titre : Voyage au Mont-Blanc, et réflexions sur les paysages de montagnes. Le Voyage au Mont-Blanc se trouve dans Souvenirs d’Italie, d’Angleterre et d’Amérique, suivis de morceaux divers de morale et de littérature (Londres, H. Colburn, 1815, t. I, pp. 55-79). Editions critiques Voyage au Mont-Blanc. Paysages de montagnes, dans Juan Rigoli, Le Voyageur à l’envers. Montagnes de Chateaubriand, Genève, Droz, 2005. Autres œuvres de Chateaubriand Correspondance générale, textes établis et annotés par Béatrix d’Andlau, Pierre Christophorov et Pierre Riberette, Gallimard, t. I, 1977. Lettre sur l’art du dessin dans les paysages, dans Mélanges et poésies, Œuvres complètes, Ladvocat, t. XXII, 1828, pp. 3-12. « Les Alpes et l’Italie », id., pp. 359-361. Mémoires d’outre-tombe, éd. Jean-Claude Berchet, Le Livre de Poche, « La Pochothèque », 2 vol., 2003-2004. Sur les Voyages dans les Alpes C. Lacoste-Veyssere, Les Alpes romantiques. Le thème des Alpes dans la littérature française de 1800 à 1850, Genève, Slatkine, « Biblioteca del viaggio in Italia, n°4 », 1981. C. Reichler, R. Ruffieux, Le Voyage en Suisse. Anthologie des voyageurs français et européens, de la Renaissance au XXe siècle, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1998. C. Reichler, La Découverte des Alpes et la question du paysage, Genève, Georg, 2002. Chateaubriand fait allusion dans ses Mémoires (XXXV, 16) aux « écrivains de montagne ». Il donne au début de sa relation les noms de Saussure et Bourrit qui ont effectivement contribué (avec le poète botaniste Haller, le Rousseau de La Nouvelle Héloïse et bien d’autres) à « l’invention » du paysage alpin. On renverra aux notes de la présente édition et aux bibliographies très complètes qui figurent dans les ouvrages indiqués ci-dessus pour cette littérature de voyage consacrée à la montagne. Citons simplement ici : M.-T. Bourrit, Nouvelle Description des glacières, vallées de glace et glaciers qui forment la grande chaîne des Alpes, de Savoye, de Suisse et d’Italie, Paris, Buisson, 1787. H. B. de Saussure, Voyages dans les Alpes, t. 1 : Neuchâtel, Samuel Fauche, 1779, t. II : Genève, Barde, Manget, 1786, t. 3 et 4 : Neuchâtel, Louis Fauche-Borel, 1796. Autour du Voyage au Mont-Blanc de Chateaubriand : ouvrages et articles à consulter Mémoires de Madame de Chateaubriand. Cahier rouge et Cahier vert, introduction et notes de J.-P. Clément, Paris, Perrin, 1990. J.-C. Berchet, « Le bicentenaire de la lettre sur les paysages », Bulletin de la Société Chateaubriand n°38, La Vallée-aux-Loups, 1996, pp. 30-34. P. Glaudes, « ‘Une idée fixe qui vient du ciel’ : le sublime dans les Mémoires d’outre-tombe », dans Chateaubriand mémorialiste, éd. J.-C. Berchet et Ph. Berthier, Genève, Droz, 2000, pp. 69-85. M. Lehtonen, « Chateaubriand et la montagne », Bulletin de la Société Chateaubriand n°41, La Vallée-aux-Loups, 1999, pp. 79-84. A. Poirier, Les Idées artistiques de Chateaubriand, Paris, PUF, 1930. C. Reichler, « Chateaubriand et la paysage des Alpes », Bulletin de la Société Chateaubriand n°48, La Vallée-aux-Loups, 2006, pp. 79-95. J. Rigoli, Le Voyageur à l’envers, Genève, Droz, 2005. Exemplier 1. Les monts des deux côtés se dressent ; leurs flancs deviennent perpendiculaires ; leurs sommets stériles commencent à présenter quelques glaciers : des torrents, se précipitant de toutes part, vont grossir l’Arche qui court follement. Au milieu de ce tumulte des eaux, j’ai remarqué une cascade légère et silencieuse, qui tombe avec une grâce infinie sous un rideau de saules. Cette draperie humide, agitée par le vent, aurait pu représenter au poète la robe ondoyante de la Naïade, assise sur une roche élevée. Les anciens n’auraient pas manqué de consacrer un autel aux Nymphes dans ce lieu. Bientôt le paysage atteint toute sa grandeur : les forêts de pins, jusqu’alors assez jeunes, vieillissent ; le chemin s’escarpe, se plie et se replie sur des abîmes ; des ponts de bois servent à traverser des gouffres où vous voyez bouillonner l’onde, où vous l’entendez mugir. Chateaubriand, Voyage en Italie, première lettre (à Joubert). 2. Au surplus, j’ai beau me battre les flancs pour arriver à l’exaltation alpine des écrivains de montagne, j’y perds ma peine. Au physique, cet air vierge et balsamique qui doit ranimer mes forces, raréfier mon sang, désenfumer ma tête fatiguée, me donner une faim insatiable, un repos sans rêve, ne produit point sur moi ces effets. Je ne respire pas mieux, mon sang ne circule pas plus vite, ma tête n’est pas moins lourde au pied des Alpes qu’à Paris. J’ai autant d’appétit aux Champs-Elysées qu’au Montanvers, je dors aussi bien rue Saint-Dominique qu’au mont Saint-Gothard, et si j’ai des songes dans la délicieuse plaine de Montrouge, c’est qu’il en faut au sommeil. Au moral, en vain j’escalade les rocs, mon esprit n’en devient pas plus élevé, mon âme plus pure ; j’emporte les soucis de la terre et le faix des turpitudes humaines. Le calme de la région sublunaire d’une marmotte ne se communique point à mes sens éveillés. Misérable que je suis, à travers les brouillards qui roulent à mes pieds, j’aperçois toujours la figure épanouie du monde. Mille toises gravies dans l’espace ne changent rien à ma vue du ciel ; Dieu ne me paraît pas plus grand du sommet de la montagne que du fond de la vallée. Si pour devenir un homme robuste, un saint, un génie supérieur, il ne s’agissait que de planer sur les nuages, pourquoi tant de malades, de mécréants, et d’imbéciles ne se donnent-ils pas la peine de grimper au Simplon ? Il faut certes qu’ils soient bien obstinés à leurs infirmités. Le paysage n’est crée que par le soleil ; c’est la lumière qui fait le paysage. Une grève de Carthage, une bruyère de la rive de Sorrente, une lisière de cannes desséchées dans la Campagne romaine, sont plus magnifiques, éclairées des feux du couchant ou de l’aurore, que toutes les Alpes de ce côté-ci des Gaules. De ces trous surnommés vallées, où l’on ne voit goutte en plein midi ; de ces hauts paravents à l’ancre appelés montagnes ; de ces torrents qui beuglent avec les vaches de leurs bord ; de ces faces violâtres, de ces cous goitreux, de ces ventres hydropiques : foin ! Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, XXXV, 16. 3. Je m’arrêtai au village de Chamouni, et le lendemain je me rendis au Montanvert. J’y montai par le plus beau jour de l’année. Parvenu à son sommet, qui n’est qu’une croupe du Mont-Blanc, je découvris ce qu’on nomme très improprement la Mer de Glace. Chateaubriand, Le Mont-Blanc. 4. Chapitre XIII. Le Montanvert, p. 1. Retour du Buet à Chamouni, ibid. Ce que c’est que le Montanvert, p. 2. On y va par un sentier sûr et facile, ibid. Fond horizontal de la vallée de Chamouni, p. 3. Rocs que l’on rencontre sur le chemin du Montanvert, ibid. Belles roches feuilletées, p. 5. Raison de la forme de leurs fragments, p. 6. Vue du Montanvert, ibid. L’aiguille du Dru, p. 7. Gradations entre les granits et les roches feuilletées, p. 8. Descente du Montanvert au glacier, p. 9. Le glacier vu de près, p. 10. Il est quelquefois difficile à traverser, p. 11. Pied de l’aiguille du Dru, p. 12. Plantes du Montanvert, p. 13. Retour du Montanvert, p. 15. Le chemin, ou plutôt le sentier, qui du Prieuré de Chamouni conduit au Montanvert, est rapide en quelques endroits, mais nulle part dangereux. On fait communément cette route à pied : en allant doucement et en reprenant haleine de temps à autre, on y met environ trois heures ; mais on peut en faire au moins la moitié à mulet. J’ai même vu un gentilhomme Anglais, qui s’était foulé le pied, le faire en entier sur une petite mule : il est vrai que cette mule, était d’une force et d’une sûreté tout à fait extraordinaire ; mais quant à la première moitié de cette montée, on peut la faire, je le répète, sans aucun danger sur les mulets de Chamouni. En allant du Prieuré au Montanvert, on commence par traverser obliquement le fond de la vallée de Chamouni à travers des prairies et des champs bien cultivés. On remarque l’horizontalité parfaite du fond de cette vallée ; et partout où la terre est entrouverte, on voit que ses premières couches sont des lits horizontaux de limon, de sable et de gravier ; d’où l’on doit conclure que l’Arve a couvert autrefois tout le fond de cette vallée et a élevé ce même fond par l’accumulation de ses dépôts. On entre ensuite dans une forêt mélangée de bouleaux, de sapins et de mélèzes. On monte au travers de cette forêt par une pente, tantôt oblique et douce, tantôt directe et rapide, parsemée des débris de la même montagne. Ce sont des blocs angulaires et souvent rhomboïdaux de roche quartzeuse micacée, mélangée quelquefois de pierre de corne et de cristaux de feldspath. […] Horace Bénédict de Saussure, Voyage dans les Alpes, t. II, Genève, 1786. 5. Enfin, je suis bien malheureux, car je n’ai pu voir dans ces fameux chalets enchantés par l’imagination de J.-J. Rousseau, que de méchantes cabanes remplies du fumier des troupeaux, de l’odeur des fromages et du lait fermenté ; je n’y ai trouvé pour habitants que de misérables montagnards qui se regardent comme en exil et aspirent à descendre dans la vallée. Chateaubriand, Le Mont-Blanc. 6. Le pays est extrêmement champêtre et sauvage, c’est un labyrinthe formé par des montagnes dont les bosses sont revêtues des plus riches pâturages que j’aie encore rencontrés. Je n’aurais jamais pu croire, si je ne l’avais vu, qu’une surface quelconque de terre pût nourrir une telle population dans une si petite étendue. Les collines et les vallons sont également semées de cabanes placées à la plus petite distance possible les unes des autres, et distribuées d’une manière si agréable que chacune d’elles occupe précisément le lieu qu’un homme de goût lui aurait destiné. Les aspects pittoresques des montagnes, les forêts, les torrents que nous passions sur des ponts singuliers et semblables à ceux que j’ai vus dans les paysages les plus romanesques ; tout ajoutait à la beauté du tableau et contribuait à le varier dans toutes ses parties, en y entremêlant mille objets toujours charmants, toujours nouveaux, qui se diversifiaient à chaque pas que nous faisions. William Coxe [Ramond de Carbonnières], Lettres de M. William Coxe à M. W. Melmoth sur l’état politique, civil et naturel de la Suisse, traduites de l’anglais et augmentées des observations faites dans le même Pays par le traducteur. Paris, Belin, 1782, lettre IV. 7. Enfin, si nous en croyons Rousseau et ceux qui on recueilli ses erreurs sans hériter de son éloquence, quand on arrive au sommet des montagnes on se sent transfiguré en un autre homme. [Suit une citation de La Nouvelle Héloïse, voir infra]. Plût à Dieu qu’il en fut ainsi ! Qu’il serait doux de pouvoir se délivrer de ses maux en s’élevant à quelques toises au-dessus de la plaine. Chateaubriand, Le Mont-Blanc. 8. Ce fut là que je démêlai sensiblement dans la pureté de l’air où je me trouvai la véritable cause du changement de mon humeur, et du retour de cette paix intérieure que j’avais perdue depuis si longtemps. En effet, c’est une impression générale qu’éprouvent tous les hommes, quoiqu’ils ne l’observent pas tous, que sur les hautes montagnes, où l’air est pur et subtil, on se sent plus de facilité dans la respiration, plus de légèreté dans le corps, plus de sérénité dans l’esprit. Les méditations y prennent je ne sais quel caractère grand et sublime, proportionné aux objets qui nous frappent, je ne sais quelle volupté tranquille qui n’a rien d’âcre et de sensuel. Il semble qu’en s’élevant au-dessus du séjour des hommes, on y laisse tous les sentiments bas et terrestres, et qu’à mesure qu’on approche des régions éthérées, l’âme contracte quelque chose de leur inaltérable pureté. On y est grave sans mélancolie, paisible sans indolence, content d’être et de penser : tous les désirs trop vifs s’émoussent, ils perdent cette pointe aiguë qui les rend douloureux ; ils ne laissent au fond du cœur qu’une émotion légère et douce ; et c’est ainsi qu’un heureux climat fait servir à la félicité de l’homme les passions qui font ailleurs son tourment. Je doute qu’aucune agitation violente, aucune maladie de vapeurs pût tenir contre un pareil séjour prolongé, et je suis surpris que des bains de l’air salutaire et bienfaisant des montagnes ne soient pas un des grands remèdes de la médecine et de la morale. Rousseau, La Nouvelle Héloïse, lettre XXIII à Julie, 1ère partie. 9. Ceux qui ont aperçu des diamants, des topazes, des émeraudes dans les glaciers, sont plus heureux que moi : mon imagination n’a jamais pu découvrir ces trésors. Les neiges du bas du Glacier des Bois, mêlées à la poussière de granit, m’ont paru semblable à de la cendre ; on pourrait prendre la Mer de Glace, dans plusieurs endroits, pour des carrières de chaux et de plâtre ; ses crevasses seules offrent quelques teintes du prisme, et quand les couches de glace sont appuyées sur le roc, elles ressemblent à de gros verres de bouteille. Chateaubriand, Le Mont-Blanc. 10. Arrivées à l’Arvéron, que vous traverserez, vous passerez un bois de Mélèze, et parviendrez en face du plus beau des spectacles. Vous verrez une grande montagne de glace vive, couronnée de pics transparents, inclinés, soutenue d’un large mur de granit, le long duquel pendent des filets d’eau. Au bas vous verrez une magnifique voûte de glace, d’un bleu tirant sur le vert céladon, du fond de laquelle sort l’Arvéron écumante : des crevasses embellissent cette voûte, qui rappelle à l’imagination ces peintures charmantes de grottes de fées ; ces palais de Déesses, dont l’or, l’argent, les pierres précieuses sont la matière. Marc-Théodore Bourrit, Itinéraire de Genève, Lausanne et Chamouni, lettre V, Genève, 1791. 11. […] il y a des montagnes que je visiterais encore avec un plaisir extrême : ce sont celles de la Grèce et de la Judée. J’aimerais à parcourir les lieux dont mes nouvelles études me forcent de m’occuper chaque jour ; j’irais volontiers chercher sur le Tabor et le Taygète d’autres couleurs et d’autres harmonies, après avoir peint les monts sans renommée et les vallées inconnues du Nouveau Monde. Chateaubriand, Le Mont-Blanc. 12. Mais les montagnes ne sont-elles pas favorables aux méditations, à l’indépendance, à la poésie ? De belles et profondes solitudes mêlées de mer ne reçoivent-elles rien de l’âme, n’ajoutent-elles rien à ses voluptés ? Une sublime nature ne rend-elle pas plus susceptible de passion, et la passion ne fait-elle pas mieux comprendre une nature sublime ? Un amour intime ne s’augmente-t-il pas de l’amour vague de toutes les beautés des sens et de l’intelligence qui l’environnent, comme les principes semblables s’attirent et se confondent ? Le sentiment de l’infini, entrant par un immense spectacle dans un sentiment borné, ne l’accroît-il pas, ne l’étend-il pas jusqu’aux limites où commence une éternité de vie ? Je reconnais tout cela ; mais entendons-nous bien : ce ne sont pas les montagnes qui existent telles qu’on les croit voir alors ; ce sont les montagnes comme les passions, le talent et la muse en ont tracé les lignes, colorié les ciels, les neiges, les pitons, les déclivités, les cascades irrisées, l’atmosphère flou, les ombres tendres et légères : le paysage est sur la palette de Claude le Lorrain, non sur le Campo-Vaccino. Faites-moi aimer, et vous verrez qu’un pommier isolé, battu du vent, jeté de travers au milieu des froments de la Beauce ; une fleur de sagette dans un marais ; un petit cours d’eau dans un chemin ; une mousse, une fougère, une capillaire sur le flanc d’une roche ; et un ciel humide, effumé ; une mésange dans le jardin d’un presbytère ; une hirondelle volant bas, par un jour de pluie, sous le chaume d’une grange ou le long d’un cloître ; une chauve-souris même, remplaçant l’hirondelle autour d’un clocher champêtre, tremblotant sur ses ailes de gaze dans les lueurs du crépuscule ; toutes ces petites choses rattachées à quelques souvenirs s’enchanteront des mystères de mon bonheur ou de la tristesse de mes regrets. En définitive, c’est la jeunesse de la vie, ce sont les personnes qui font les beaux sites. Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, XXXV, 16. 13. L’azur du lac vacillait derrière les feuillages ; à l’horizon du midi s’amoncelaient les sommets de l’Alpes des Grisons ; une brise passant et se retirant à travers les saules s’accordait avec l’aller et le venir de la vague : nous ne voyions personne ; nous ne savions où nous étions. Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, XXXV, 18. 14. Vous conveniez avec moi l’autre jour, mon bon ami, qu’il est difficile de comprendre au pied du mont Blanc les prétentions ambitieuses de la peinture, de la poésie, de la prose pittoresque. Vous vous étonniez de contempler pour la première fois tant de choses qui ne se peignent pas, dont on ne peut exprimer l’effet par aucun des artifices que le génie a enseignés à l’homme, tableaux sublimes que toutes les imitations rapetissent, que la copie la plus heureuse appauvrit ou dénature ! Je crois qu’il faut aux arts d’imitation des objets bornés, sur lesquels notre imagination puisse s’exercer sans avoir à lutter avec une nature trop puissante. L’admiration que nous éprouvons devant ces merveilles gigantesques du monde physique, n’a rien de commun avec le plaisir que nous procurent les belles inspirations de la lyre et les chefs-d’œuvre du pinceau. Votre raison vous a fait apprécier ces difficultés d’un ordre si nouveau pour la poésie pédestre des modernes ; vous les avez subies sans les braver, et vous aimez à reconnaître que le vol du génie peut se ralentir devant ces hauteurs où l’aigle n’atteint jamais. Charles Nodier à Victor Hugo, Revue des Deux Mondes, 1831. (cité par A. Guyot, « Le mont Blanc et l’art d’écrire : la représentation de la haute montagne chez quelques écrivains français en voyage dans la haute vallée de Chamonix », dans Paysage et identité régionale, La Passe du vent, 1999, p. 169.) 1. Les monts des deux côtés se dressent ; leurs flancs deviennent perpendiculaires ; leurs sommets stériles commencent à présenter quelques glaciers : des torrents, se précipitant de toutes part, vont grossir l’Arche qui court follement. Au milieu de ce tumulte des eaux, j’ai remarqué une cascade légère et silencieuse, qui tombe avec une grâce infinie sous un rideau de saules. Cette draperie humide, agitée par le vent, aurait pu représenter au poète la robe ondoyante de la Naïade, assise sur une roche élevée. Les anciens n’auraient pas manqué de consacrer un autel aux Nymphes dans ce lieu. Bientôt le paysage atteint toute sa grandeur : les forêts de pins, jusqu’alors assez jeunes, vieillissent ; le chemin s’escarpe, se plie et se replie sur des abîmes ; des ponts de bois servent à traverser des gouffres où vous voyez bouillonner l’onde, où vous l’entendez mugir. Chateaubriand, Voyage en Italie, première lettre (à Joubert). 2. Au surplus, j’ai beau me battre les flancs pour arriver à l’exaltation alpine des écrivains de montagne, j’y perds ma peine. Au physique, cet air vierge et balsamique qui doit ranimer mes forces, raréfier mon sang, désenfumer ma tête fatiguée, me donner une faim insatiable, un repos sans rêve, ne produit point sur moi ces effets. Je ne respire pas mieux, mon sang ne circule pas plus vite, ma tête n’est pas moins lourde au pied des Alpes qu’à Paris. J’ai autant d’appétit aux Champs-Elysées qu’au Montanvers, je dors aussi bien rue Saint-Dominique qu’au mont Saint-Gothard, et si j’ai des songes dans la délicieuse plaine de Montrouge, c’est qu’il en faut au sommeil. Au moral, en vain j’escalade les rocs, mon esprit n’en devient pas plus élevé, mon âme plus pure ; j’emporte les soucis de la terre et le faix des turpitudes humaines. Le calme de la région sublunaire d’une marmotte ne se communique point à mes sens éveillés. Misérable que je suis, à travers les brouillards qui roulent à mes pieds, j’aperçois toujours la figure épanouie du monde. Mille toises gravies dans l’espace ne changent rien à ma vue du ciel ; Dieu ne me paraît pas plus grand du sommet de la montagne que du fond de la vallée. Si pour devenir un homme robuste, un saint, un génie supérieur, il ne s’agissait que de planer sur les nuages, pourquoi tant de malades, de mécréants, et d’imbéciles ne se donnent-ils pas la peine de grimper au Simplon ? Il fau certes qu’ils soient bien obstinés à leurs infirmités. Le paysage n’est crée que par le soleil ; c’est la lumière qui fait le paysage. Une grève de Carthage, une bruyère de la rive de Sorrente, une lisière de cannes desséchées dans la Campagne romaine, sont plus magnifiques, éclairées des feux du couchant ou de l’aurore, que toutes les Alpes de ce côté-ci des Gaules. De ces trous surnommés vallées, où l’on ne voit goutte en plein midi ; de ces hauts paravents à l’ancre appelés montagnes ; de ces torrents qui beuglent avec les vaches de leurs bord ; de ces faces violâtres, de ces cous goitreux, de ces ventres hydropiques : foin ! Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, XXXV, 16. 3. Je m’arrêtai au village de Chamouni, et le lendemain je me rendis au Montanvert. J’y montai par le plus beau jour de l’année. Parvenu à son sommet, qui n’est qu’une croupe du Mont-Blanc, je découvris ce qu’on nomme très improprement la Mer de Glace. Chateaubriand, Le Mont-Blanc. 4. Chapitre XIII. Le Montanvert, p. 1. Retour du Buet à Chamouni, ibid. Ce que c’est que le Montanvert, p. 2. On y va par un sentier sûr et facile, ibid. Fond horizontal de la vallée de Chamouni, p. 3. Rocs que l’on rencontre sur le chemin du Montanvert, ibid. Belles roches feuilletées, p. 5. Raison de la forme de leurs fragments, p. 6. Vue du Montanvert, ibid. L’aiguille du Dru, p. 7. Gradations entre les granits et les roches feuilletées, p. 8. Descente du Montanvert au glacier, p. 9. Le glacier vu de près, p. 10. Il est quelquefois difficile à traverser, p. 11. Pied de l’aiguille du Dru, p. 12. Plantes du Montanvert, p. 13. Retour du Montanvert, p. 15. Le chemin, ou plutôt le sentier, qui du Prieuré de Chamouni conduit au Montanvert, est rapide en quelques endroits, mais nulle part dangereux. On fait communément cette route à pied : en allant doucement et en reprenant haleine de temps à autre, on y met environ trois heures ; mais on peut en faire au moins la moitié à mulet. J’ai même vu un gentilhomme Anglais, qui s’était foulé le pied, le faire en entier sur une petite mule : il est vrai que cette mule, était d’une force et d’une sûreté tout à fait extraordinaire ; mais quant à la première moitié de cette montée, on peut la faire, je le répète, sans aucun danger sur les mulets de Chamouni. En allant du Prieuré au Montanvert, on commence par traverser obliquement le fond de la vallée de Chamouni à travers des prairies et des champs bien cultivés. On remarque l’horizontalité parfaite du fond de cette vallée ; et partout où la terre est entrouverte, on voit que ses premières couches sont des lits horizontaux de limon, de sable et de gravier ; d’où l’on doit conclure que l’Arve a couvert autrefois tout le fond de cette vallée et a élevé ce même fond par l’accumulation de ses dépôts. On entre ensuite dans une forêt mélangée de bouleaux, de sapins et de mélèzes. On monte au travers de cette forêt par une pente, tantôt oblique et douce, tantôt directe et rapide, parsemée des débris de la même montagne. Ce sont des blocs angulaires et souvent rhomboïdaux de roche quartzeuse micacée, mélangée quelquefois de pierre de corne et de cristaux de feldspath. […] Horace Bénédict de Saussure, Voyage dans les Alpes, t. II, Genève, 1786. 5. Enfin, je suis bien malheureux, car je n’ai pu voir dans ces fameux chalets enchantés par l’imagination de J.-J. Rousseau, que de méchantes cabanes remplies du fumier des troupeaux, de l’odeur des fromages et du lait fermenté ; je n’y ai trouvé pour habitants que de misérables montagnards qui se regardent comme en exil et aspirent à descendre dans la vallée. Chateaubriand, Le Mont-Blanc. 6. Le pays est extrêmement champêtre et sauvage, c’est un labyrinthe formé par des montagnes dont les bosses sont revêtues des plus riches pâturages que j’aie encore rencontrés. Je n’aurais jamais pu croire, si je ne l’avais vu, qu’une surface quelconque de terre pût nourrir une telle population dans une si petite étendue. Les collines et les vallons sont également semées de cabanes placées à la plus petite distance possible les unes des autres, et distribuées d’une manière si agréable que chacune d’elles occupe précisément le lieu qu’un homme de goût lui aurait destiné. Les aspects pittoresques des montagnes, les forêts, les torrents que nous passions sur des ponts singuliers et semblables à ceux que j’ai vus dans les paysages les plus romanesques ; tout ajoutait à la beauté du tableau et contribuait à le varier dans toutes ses parties, en y entremêlant mille objets toujours charmants, toujours nouveaux, qui se diversifiaient à chaque pas que nous faisions. William Coxe [Ramond de Carbonnières], Lettres de M. William Coxe à M. W. Melmoth sur l’état politique, civil et naturel de la Suisse, traduites de l’anglais et augmentées des observations faites dans le même Pays par le traducteur. Paris, Belin, 1782, lettre IV. 7. Enfin, si nous en croyons Rousseau et ceux qui on recueilli ses erreurs sans hériter de son éloquence, quand on arrive au sommet des montagnes on se sent transfiguré en un autre homme. [Suit une citation de La Nouvelle Héloïse, voir infra]. Plût à Dieu qu’il en fut ainsi ! Qu’il serait doux de pouvoir se délivrer de ses maux en s’élevant à quelques toises au-dessus de la plaine. Chateaubriand, Le Mont-Blanc. 8. Ce fut là que je démêlai sensiblement dans la pureté de l’air où je me trouvai la véritable cause du changement de mon humeur, et du retour de cette paix intérieure que j’avais perdue depuis si longtemps. En effet, c’est une impression générale qu’éprouvent tous les hommes, quoiqu’ils ne l’observent pas tous, que sur les hautes montagnes, où l’air est pur et subtil, on se sent plus de facilité dans la respiration, plus de légèreté dans le corps, plus de sérénité dans l’esprit. Les méditations y prennent je ne sais quel caractère grand et sublime, proportionné aux objets qui nous frappent, je ne sais quelle volupté tranquille qui n’a rien d’âcre et de sensuel. Il semble qu’en s’élevant au-dessus du séjour des hommes, on y laisse tous les sentiments bas et terrestres, et qu’à mesure qu’on approche des régions éthérées, l’âme contracte quelque chose de leur inaltérable pureté. On y est grave sans mélancolie, paisible sans indolence, content d’être et de penser : tous les désirs trop vifs s’émoussent, ils perdent cette pointe aiguë qui les rend douloureux ; ils ne laissent au fond du cœur qu’une émotion légère et douce ; et c’est ainsi qu’un heureux climat fait servir à la félicité de l’homme les passions qui font ailleurs son tourment. Je doute qu’aucune agitation violente, aucune maladie de vapeurs pût tenir contre un pareil séjour prolongé, et je suis surpris que des bains de l’air salutaire et bienfaisant des montagnes ne soient pas un des grands remèdes de la médecine et de la morale. Rousseau, La Nouvelle Héloïse, lettre XXIII à Julie, 1ère partie. 9. Ceux qui ont aperçu des diamants, des topazes, des émeraudes dans les glaciers, sont plus heureux que moi : mon imagination n’a jamais pu découvrir ces trésors. Les neiges du bas du Glacier des Bois, mêlées à la poussière de granit, m’ont paru semblable à de la cendre ; on pourrait prendre la Mer de Glace, dans plusieurs endroits, pour des carrières de chaux et de plâtre ; ses crevasses seules offrent quelques teintes du prisme, et quand les couches de glace sont appuyées sur le roc, elles ressemblent à de gros verres de bouteille. Chateaubriand, Le Mont-Blanc. 10. Arrivées à l’Arvéron, que vous traverserez, vous passerez un bois de Mélèze, et parviendrez en face du plus beau des spectacles. Vous verrez une grande montagne de glace vive, couronnée de pics transparents, inclinés, soutenue d’un large mur de granit, le long duquel pendent des filets d’eau. Au bas vous verrez une magnifique voûte de glace, d’un bleu tirant sur le vert céladon, du fond de laquelle sort l’Arvéron écumante : des crevasses embellissent cette voûte, qui rappelle à l’imagination ces peintures charmantes de grottes de fées ; ces palais de Déesses, dont l’or, l’argent, les pierres précieuses sont la matière. Marc-Théodore Bourrit, Itinéraire de Genève, Lausanne et Chamouni, lettre V, Genève, 1791. 11. […] il y a des montagnes que je visiterais encore avec un plaisir extrême : ce sont celles de la Grèce et de la Judée. J’aimerais à parcourir les lieux dont mes nouvelles études me forcent de m’occuper chaque jour ; j’irais volontiers chercher sur le Tabor et le Taygète d’autres couleurs et d’autres harmonies, après avoir peint les monts sans renommée et les vallées inconnues du Nouveau Monde. Chateaubriand, Le Mont-Blanc. 12. Mais les montagnes ne sont-elles pas favorables aux méditations, à l’indépendance, à la poésie ? De belles et profondes solitudes mêlées de mer ne reçoivent-elles rien de l’âme, n’ajoutent-elles rien à ses voluptés ? Une sublime nature ne rend-elle pas plus susceptible de passion, et la passion ne fait-elle pas mieux comprendre une nature sublime ? Un amour intime ne s’augmente-t-il pas de l’amour vague de toutes les beautés des sens et de l’intelligence qui l’environnent, comme les principes semblables s’attirent et se confondent ? Le sentiment de l’infini, entrant par un immense spectacle dans un sentiment borné, ne l’accroît-il pas, ne l’étend-il pas jusqu’aux limites où commence une éternité de vie ? Je reconnais tout cela ; mais entendons-nous bien : ce ne sont pas les montagnes qui existent telles qu’on les croit voir alors ; ce sont les montagnes comme les passions, le talent et la muse en ont tracé les lignes, colorié les ciels, les neiges, les pitons, les déclivités, les cascades irrisées, l’atmosphère flou, les ombres tendres et légères : le paysage est sur la palette de Claude le Lorrain, non sur le Campo-Vaccino. Faites-moi aimer, et vous verrez qu’un pommier isolé, battu du vent, jeté de travers au milieu des froments de la Beauce ; une fleur de sagette dans un marais ; un petit cours d’eau dans un chemin ; une mousse, une fougère, une capillaire sur le flanc d’une roche ; et un ciel humide, effumé ; une mésange dans le jardin d’un presbytère ; une hirondelle volant bas, par un jour de pluie, sous le chaume d’une grange ou le long d’un cloître ; une chauve-souris même, remplaçant l’hirondelle autour d’un clocher champêtre, tremblotant sur ses ailes de gaze dans les lueurs du crépuscule ; toutes ces petites choses rattachées à quelques souvenirs s’enchanteront des mystères de mon bonheur ou de la tristesse de mes regrets. En définitive, c’est la jeunesse de la vie, ce sont les personnes qui font les beaux sites. Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, XXXV, 16. 13. L’azur du lac vacillait derrière les feuillages ; à l’horizon du midi s’amoncelaient les sommets de l’Alpes des Grisons ; une brise passant et se retirant à travers les saules s’accordait avec l’aller et le venir de la vague : nous ne voyions personne ; nous ne savions où nous étions. Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, XXXV, 18. 14. Vous conveniez avec moi l’autre jour, mon bon ami, qu’il est difficile de comprendre au pied du mont Blanc les prétentions ambitieuses de la peinture, de la poésie, de la prose pittoresque. Vous vous étonniez de contempler pour la première fois tant de choses qui ne se peignent pas, dont on ne peut exprimer l’effet par aucun des artifices que le génie a enseignés à l’homme, tableaux sublimes que toutes les imitations rapetissent, que la copie la plus heureuse appauvrit ou dénature ! Je crois qu’il faut aux arts d’imitation des objets bornés, sur lesquels notre imagination puisse s’exercer sans avoir à lutter avec une nature trop puissante. L’admiration que nous éprouvons devant ces merveilles gigantesques du monde physique, n’a rien de commun avec le plaisir que nous procurent les belles inspirations de la lyre et les chefs-d’œuvre du pinceau. Votre raison vous a fait apprécier ces difficultés d’un ordre si nouveau pour la poésie pédestre des modernes ; vous les avez subies sans les braver, et vous aimez à reconnaître que le vol du génie peut se ralentir devant ces hauteurs où l’aigle n’atteint jamais. Charles Nodier à Victor Hugo, Revue des Deux Mondes, 1831. (cité par A. Guyot, « Le mont Blanc et l’art d’écrire : la représentation de la haute montagne chez quelques écrivains français en voyage dans la haute vallée de Chamonix », dans Paysage et identité régionale, La Passe du vent, 1999, p. 169.)

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19 février