« L'homme civilisé retombé dans l'état sauvage » : politique, sexualité et religion dans l'Itinéraire de Paris à Jérusalem de Chateaubriand

Au retour d'Orient, Chateaubriand écrivait en 1807 dans une lettre de Pau que le « gouvernement absolu » de la Turquie et sa « religion sanguinaire et passionnée » lui faisaient horreur. Il assimilait de ce fait l'Islam au vice et au despotisme. L'_Itinéraire de Paris à Jérusalem_ fut publié en 1811 ; le voyage eut lieu de 1806 à 1807. La sexualité apparaît par des références voilées. Republié en 1826, chez l'éditeur parisien Ladvocat, l'_Itinéraire_ fut transformé en livre de propagande philhellène et devint un « ouvrage de ciorconstance » en faveur de la libération de la Grèce du joug turc. Chateaubriand se présenta alors comme le « témoin » de l'état actuel de la Grèce. L'engagement compléta le témoignage personnel. Il ajouta à son texte des documents liminaires dont une « Note sur la Grèce », 1825. Cet ensemble éditorial nouveau condamne absolument la Turquie. En fait, le voyage avait eu pour but premier de chercher des « images » pour les _Martyrs_ et de prouver à Nathalie de Noailles, retrouvée en Espagne, qu'il était digne des preux chevaliers croisés. Pour Chateaubriand, la relation de voyage est un exercice égotiste par lequel il se dit et s'écrit dans l'Histoire. Dans une première partie, on étudie chez Chateaubriand la condamnation de l'Islam, emblème du vice et du despotisme. C'est une barbarie politique sans issue (cit. 2). Le portrait d'Ibrahim, fils de Méhemet Ali et futur bourreau des Grecs (cit. 3), confirme cette idée. La corruption est totale, elle a atteint les populations opprimées elles-mêmes (cit. 4). A un Orient efféminé, Chateaubriand oppose un autoportrait viril et franc ... Dans la femme orientale, la misère cache la beauté et la rend peu désirable (cit. 5). Le paysage lui-même souffre curieusement de ce phénomène : Chateaubriand est plus sensible à la baie de Naples qu'à la vue panoramique d'Istanbul. Quant aux Grecs, ils sont « dégradés » depuis deux mille ans ; les barbares occidentaux ont été renouvelés par les nations du Nord et ont accédé à une civilisation inconnue de l'Orient. Les Grecs ont tout oublié, même leur histoire, comme en témoignent les pages sur Sparte que seul le voyageur reconnaît. Mais la révolte des Grecs rétablit le lien avec le passé (cit. 6) et une république renouvelée de l'antique sera possible (plus désirable qu'une monarchie d'origine bavaroise : Chateaubriand sait être républicain de raison s'il est légitimiste par honneur). Les Turcs restent des barbares soumis au despotisme. Pour Chateaubriand, la barbarie orientale sera toujours contraire à la civilisation. Lui qui, dans sa jeunesse, avait été un admirateur des épigones de Rousseau et avait considéré la civilisation comme contraire au droit de nature, il avait rencontré de nobles sauvages en Amérique, ces Grecs du Nouveau Monde, mais son expérience et la lecture des relations missionnaires l'avaient convaincu que ces populations n'étaient pas innocentes. Dans _Les Natchez_, il avait montré le désordre des passions dans l'état de civilisation commençante. Le sauvage dégradé entrait lui aussi dans l'Histoire. Seul le Christianisme est libérateur pour Chateaubriand, comme il l'écrira en conclusion des _Mémoires d'Outre-tombe_. Il oppose la liberté, « fille des moeurs » chez les sauvages et les anciens Grecs à la liberté, « fille des Lumières » et par là perfectible. En Orient, berceau de la civilisation, l'homme civilisé est redevenu sauvage (cit . 7) ; le barbare s'est civilisé et peut seul faire parler les anciennes civilisations disparues (cit. 8). Les anciens civilisés sont devenus barbares et, en outre, corrompus (cit. 9). L'_Itinéraire_ est aussi un pèlerinage au sens premier, une nouvelle croisade aussi dont il est le preux chevalier (cit. 10). Chateaubriand a l'ambition de composer des tableaux dignes de l'Ecriture dans des paysages où Dieu a parlé (cit. 11). En même temps, il s'agit pour lui de voyager aux sources de la culture classique (cit. 12) : Homère, Le Tasse, Racine. Par ce voyage-pèlerinage en Grèce,et malgré le contraste entre la réalité et l'ambition déclarée (cit. 13), il compte accéder lui-même à la postérité et réenchanter ce monde soumis au despotisme et à la corruption.

Les références à l'_Itinéraire de Paris à Jérusalem_, et aux différents textes qui l'accompagnent dans l'édition Ladvocat renvoient à l'édition de Emile Malakis, 2 volumes, Baltimore, The Johns Hopkins Press ; Paris, « Les Belles Lettres », 1946.

1.L'Itinéraire a pris par les événements du jour un intérêt d'une espèce nouvelle : il est devenu, pour ainsi dire, un ouvrage de circonstance, une carte topographique du théâtre de cette guerre sacrée, sur laquelle tous les peuples ont aujourd'hui les yeux attachés. Il s'agit de savoir si Sparte et Athènes renaîtront, ou si elles resteront à jamais ensevelies dans leur poussière. Malheur au siècle, témoin passif d'une lutte héroïque, qui croiroit qu'on peut sans péril comme sans pénétration de l'avenir, laisser immoler une nation ! Cette faute, ou plutôt ce crime, seroit tôt ou tard suivi du plus rude châtiment. (Préface de 1826, p. 3)

2. Prétendre civiliser la Turquie en lui donnant des bateaux à vapeur et des chemins de fer, en disciplinant ses armées, en lui apprenant à manoeuvrer ses flottes, ce n'est pas étendre la civilisation en Orient, c'est introduire la barbarie en Occident : des Ibrahim futurs pourront amener l'avenir au temps de Charles Martel, ou au temps du siège de Vienne, quand l'Europe fut sauvée par cette héroïque Pologne sur laquelle pèse l'ingratitude des rois.
Je dois remarquer que j'ai été le seul, avec Benjamin Constant, à signaler l'imprévoyance des gouvernements chrétiens : un peuple dont l'ordre social est fondé sur lesclava'ge et la polygamie est un peuple qu'il faut renvoyer aux steppes des Mongols. (Mémoires, XXIX, 12)

3. Le fils du pacha habitoit alors ce château. Nous présentâmes nos hommages à Son Excellence, qui pouvoit avoir quatorze ou quinze ans. Nous la trouvâmes assise sur un tapis, dans un cabinet délabré, et entourée d'une douzaine de complaisants qui s'empressoient d'obéir à ses caprices. Je n'ai jamais vu un spectacle plus hideux. Le père de cet enfant étoit à peine maître du Caire, et ne possédoit ni la Haute ni la Basse Egypte. C'étoit dans cet état de choses, que douze misérables Sauvages nourrissoient des plus lâches flatteries un jeune Barbare enfermé pour sa sûreté dans un donjon. Et voilà le maître que les Egyptiens attendoient après tant de malheurs !
On dégradoit donc, dans un coin de ce château l'âme d'un enfant qui devoit conduire des hommes ; dans un autre coin, on frappoit une monnoie du plus bas aloi. Et afin que les habitants du Caire reçussent sans murmurer l'or altéré et le chef corrompu qu'on leur préparoit, les canons étoient pointés sur la ville. (Itinéraire, II, p. 226)

4. On dira que des chrétiens dans le Levant n'achètent pas et ne vendent pas des esclaves blancs ; mais n'ont-ils jamais nolisé de bâtiments pour les transporter du lieu où ils avoient subi la servitude au marché où ils devoient être vendus ? Ne sont-ils pas ainsi devenus les courtiers d'un commerce infâme ? N'ont-ils pas ainsi reçu le prix du sang ? Et quoi ! ces hommes qui ont entendu le cri des enfants et des mères, qui ont entassé dans la cale de leurs vaisseaux des Grecs demi-brûlés, couverts du sang de leur famille égorgée ; ces hommes qui ont embarqué ces chrétiens esclaves avec le marchand turc, qui alloit, pour quelques piastres, les livrer à l'apostasie et à la prostitution, ces hommes ne seroient pas coupables ? (Opinion sur le projet de loi ..., I, p. 58)

5. Les femmes arabes ont la taille plus haute en proportion que celle des hommes. Leur port est noble ; et par la régularité de leurs traits, la beauté de leurs formes et la disposition de leurs voiles, elles rappellent un peu les statues des prêtresses et des Muses. Ceci doit s'entendre avec restriction : ces belles statues sont souvent drapées avec des lambeaux ; l'air de misère, de saleté et de souffrance dégrade ces formes si pures ; un teint cuivré cache la régularité des traits ; en un mot, pour voir ces femmes telles que je viens de les peindre, il faut les contempler d'un peu loin, se contenter de l'ensemble, et ne pas entrer dans les détails. (Itinéraire, II, p. 81)

6. Soumise, dans l'origine, au droit de conquête, [la nation grecque] obtint quelques privilèges du vainqueur en échange d'un tribut qu'elle consentit à payer. Elle a payé, elle a obéi, tant qu'on a respecté ces privilèges ; elle a même encore payé et obéi, après qu'ils ont été violés. Mais lorsqu'enfin on a pendu ses prêtres, et souillé ses temples ; lorsqu'on a égorgé, brûlé, noyé des milliers de Grecs ; lorsqu'on a livré leurs femmes à la prostitution, emmené et vendu leurs enfants dans les marchés de l'Asie, ce qui restoit de sang dans le coeur de tant d'infortunés s'est soulevé. Ces esclaves par force, ont commencé à se défendre avec leurs fers. Le Grec, qui déjà n'étoit pas sujet par le droit politique, est devenu libre par le droit de nature : il a secoué le joug sans être rebelle, sans rompre aucun lien légitime, car on n'en avoit contracté aucun avec lui. (Note sur la Grèce, I, p. 43)

7. Ce qui distingue surtout les Arabes des peuples du Nouveau-Monde, c'est qu'à travers la rudesse des premiers on sent pourtant quelque chose de délicat dans leurs moeurs : on sent qu'ils sont nés dans cet Orient d'où sont sortis tous les arts, toutes les sciences, toutes les religions. Caché aux extrémités de l'Occident, dans un canton détourné de l'univers, le Canadien habite des vallées ombragées par des forêts éternelles, et arrosées par des fleuves immenses ; l'Arabe, pour ainsi dire jeté sur le grand chemin du monde, entre l'Afrique et l'Asie, erre dans les brillantes régions de l'aurore, sur un sol sans arbre et sans eau. Il faut, parmi les tribus des descendants d'Ismaël, des maîtres, des serviteurs, des animaux domestiques, une liberté soumise à des lois. Chez les hordes américaines, l'homme est encore tout seul avec sa fière indépendance [...] En un mot, tout annonce chez l'Américain le sauvage qui n'est point encore parvenu à l'état de civilisation, tout indique chez l'Arabe l'homme civilisé retombé dans l'état sauvage. (Itinéraire, II, p. 84).

8. Mon nouveau compagnon, assis, comme je l'ai dit, devant moi, surveilloit mes mouvements avec une extrême ingénuité. Il ne disoit pas un mot, et me dévoroit des yeux : il avançoit la tête jusque dans le vase de terre où je mangeois mon lait. Je me levai, il se leva ; je me rassis, il s'assit de nouveau. Je lui présentai un cigare ; il fut ravi, et me fit signe de fumer avec lui. Quand je partis, il courut après moi pendant une demi-heure, toujours sans parler, et sans qu'on pût savoir ce qu'il voulait. Je lui donnai de l'argent, il le jeta : le janissaire voulut le chasser ; il voulut battre le janissaire. J'étois touché, je ne sais pourquoi, peut-être en me voyant, moi Barbare civilisé, l'objet de la curiosité d'un Grec devenu Barbare. (Itinéraire, I, p. 242)

9. Nous arrivâmes à midi à un gros village appelé Saint-Paul, assez voisin de la mer : on n'y parloit que d'un événement tragique qu'on s'empressa de nous raconter.
Une fille de ce village, ayant perdu son père et sa mère, et se trouvant maîtresse d'une petite fortune, fut envoyé par ses parents à Constantinople. A dix-huit ans elle revint dans son village : elle parloit le turc, l'italien et le françois, et quand il passoit des étrangers à Saint-Paul, elle les recevoit avec une politesse qui fit soupçonner sa vertu. Les chefs des paysans s'assemblèrent. Après avoir examiné entre eux la conduite de l'orpheline, ils résolurent de se défaire d'une fille qui déshonoroit le village. Ils se procurèrent d'abord la somme fixée en Turquie pour le meurtre d'une chrétienne ; ensuite ils entrèrent pendant la nuit chez la jeune fille, l'assommèrent ; et un homme qui attendoit la nouvelle de l'exécution, alla porter au pacha le prix du sang. Ce qui mettoit en mouvement tous ces Grecs de Saint-Paul, ce n'étoit pas l'atrocité de l'action, mais l'avidité du pacha ; car celui-ci, qui trouvoit aussi l'action toute simple, et qui convenoit avoir reçu la somme fixée pour un assassinat ordinaire, observoit pourtant que la beauté, la jeunesse, la science, les voyages de l'orpheline lui donnoient (à lui pacha de Morée) de justes droits à une indemnité : en conséquence Sa Seigneurie avoit envoyé le jour même deux janissaires pour demander une nouvelle contribution. (Itinéraire, I, p. 241)

10. J'avois contemplé dans les désert de l'Amérique les monuments de la nature : parmi les monuments des hommes, je ne connaissois encore que deux sortes d'antiquité, l'antiquité celtique et l'antiquité romaine ; il me restoit à parcourir les ruines d'Athènes, de Memphis et de Carthage. Je voulois aussi accomplir le pèlerinage de Jérusalem :

Qui devoto
Il grand Sepolcro adora, e sciolie il voto.

Il peut paroître étrange aujourd'hui de parler de voeux et de pèlerinages ; mais sur ce point je suis sans pudeur, et je me suis rangé depuis longtemps dans la classe des superstitieux et des foibles. Je serai peut-être le dernier Français sorti de mon pays pour voyager en Terre-Sainte, avec les idées, le but et les sentimens d'un ancien pèlerin. Mais si je n'ai point les vertus qui brillèrent jadis dans les sires de Coucy, de Nesles, de Chastillon, de Montfort, du moins la foi me reste ; à cette marque, je pourrois encore me faire reconnoître des antiques Croisés. (Itinéraire, I, p. 145)

11. Quand on voyage dans la Judée, d'abord un grand ennui saisit le coeur ; mais lorsque, passant de solitude en solitude, l'espace s'étend sans bornes devant vous, peu à peu l'ennui se dissipe, on éprouve une terreur secrète, qui, loin d'abaisser l'âme, donne du courage, et élève le génie. Des aspects extraordinaires décèlent de toutes parts une terre travaillée par les miracles : le soleil brûlant, l'aigle impétueux, le figuier stérile, toute la poésie, tous les tableaux de l'Ecriture sont là. Chaque nom renferme un mystère : chaque grotte déclare l'avenir ; chaque sommet retentit des accents d'un prophète. Dieu même a parlé sur ces bords : les torrents desséchés, les rochers fendus, les tombeaux entr'ouverts attestent le prodige ; le désert paroît encore muet de terreur, et l'on diroit qu'il n'a osé rompre le silence depuis qu'il a entendu la voix de l'Eternel. (Itinéraire, II, 64)

12. J'étois là sur les frontières de l'antiquité grecque, et aux confins de l'antiquité latine. Pythagore, Alcibiade, Scipion, César, Pompée, Cicéron, Auguste, Horace, Virgile, avoient traversé cette mer. Quelles fortunes diverses tous ces personnages célèbres ne livrèrent-ils point à l'inconstance de ces mêmes flots ! Et moi, voyageur obscur, passant sur la trace effacée des vaisseaux qui portèrent les grands hommes de la Grèce et de l'Italie, j'allois chercher les Muses dans leur patrie ; mais je ne suis pas Virgile, et les dieux n'habitent plus l'Olympe.
[...]
Au reste, je veux de tout mon coeur que Fano soit l'île enchantée de Calypso, quoique je n'y aie découvert qu'une petite masse de roches blanchâtres : j'y planterai, si l'on veut, avec Homère, « une forêt desséchée par les feux du soleil ; des pins et des aulnes chargés du nid des corneilles marines », ou bien, avec Fénélon, j'y trouverai des bois d'orangers et « des montagnes dont la figure bizarre forme un horizon à souhait pour le plaisir des yeux . » Malheur à qui ne verroit pas la nature avec les yeux de Fénélon et d'Homère ! (Itinéraire, I, p. 155)

13. [...] ce passage subit du silence des ruines au bruit d'un mariage étoit étrange. Tant de tumulte à la porte du tombeau éternel ! Tant de joie auprès du grand deuil de la Grèce ! Une idée me faisait rire : je me représentois mes amis occupés de moi en France ; je les voyois me suivre en pensée, s'exagérer mes fatigues, s'inquiéter de mes périls : ils auroient été bien surpris, s'ils m'eussent aperçu tout à coup, le visage à demi brûlé, assistant dans l'une des Cyclades à une noce de village, applaudissant aux chansons de mesdemoiselles Pengali, qui chantoient en Grec :

Ah ! vous dirai-je, maman, etc.,

Tandis que M. Pengali poussoit des cris, que les coqs s'égosilloient, et que les souvenirs d'Ioulis, d'Aristée, de Simonide étoient complètement effacés. C'est ainsi qu'en débarquant à Tunis, après une traversée de cinquante-huit jours qui fut une espèce de naufrage continuel, je tombai chez M. Devoise au milieu du carnaval : au lieu d'aller méditer sur les ruines de Carthage, je fus obligé de courir au bal, de m'habiller en Turc, et de me prêter à toutes les folies d'une troupe d'officiers américains, pleins de gaieté et de jeunesse. (Itinéraire, I, p. 343)

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06 avril 2004