Intimité et voyage

Maison des Sciences de l’Homme, Clermont Ferrand
Séminaire de l’équipe « Lumières et Romantismes » (CELIS)
Vanezia Pârlea et Philippe Antoine
Equipe Lumières et Romantismes. CELIS / "CRLV"

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Le voyage en tant que pratique culturelle – supposant le désir, la découverte de l’ailleurs et l’ouverture à de nouveaux mondes – ainsi que le récit de voyage comme genre littéraire ont donné lieu depuis quelques décennies à une abondante production critique[1]. Cette moisson est mince, cependant, si l’on entend étudier les liens entre voyage et intimité. L’entreprise est en effet quelque peu paradoxale et se place sous le signe d’une coincidentia oppositorum. En effet, comme l’indique l’étymologie du terme, « l’intime » est ce qu’il a de plus profondément intérieur. Associer texte viatique et écriture de l’intime reviendrait à mettre en regard des traits divergents et des données contradictoires : intériorité / extériorité, profondeurs / surfaces, dedans / dehors…

Cette association pourrait s’avérer moins étrange qu’il n’y paraît si l’on introduit une troisième notion : l’extime, ou  l’extimité. Nous la reprendrons à notre compte, telle qu’elle a été théorisée par Serge Tisseron : « Je propose d'appeler "extimité" le mouvement qui pousse chacun à mettre en avant une partie de sa vie intime, autant physique que psychique. […] elle oblige à distinguer dans l’intimité deux aspects qui étaient traditionnellement confondus : l’intime, qui est ce qui est non partageable parce que trop peu clair à soi-même (c’est ce qu’on appelle aussi « l’intériorité ») ; et l’intimité, qui a suffisamment pris forme pour chacun d'entre nous pour qu'il soit possible de le proposer à autrui dans une démarche d’extimité »[2]. La définition conduit à établir une distinction au sein de la sphère sémantique qui nous occupe, entre intime et intimité. L’intime serait le noyau incommunicable de l’intériorité, alors que l’intimité en serait le versant tangible et intelligible, pouvant être mis en mots et transmis dans un désir de se dire à autrui, selon un mouvement d’extimité. 

Mais ce désir de se dire, du moins dans sa dimension scripturale, a également une histoire. Si les récits de voyage du Moyen Âge, de la Renaissance ou de l’âge classique n’accordent que peu de place à la subjectivité et encore moins à l’intériorité (Montaigne fait ici figure d’exception) le voyageur de la deuxième moitié du XVIIIe siècle a « le malheur de sentir »[3] et laisse libre cours aux épanchements d’un moi qui deviendra omniprésent à l’époque du romantisme : dans le genre alors en voie d’autobiographisation, intimité et « souci de soi » deviennent omniprésents. Il semble donc légitime de circonscrire notre réflexion à un corpus rassemblant des récits de voyage des XVIIIe et XIXe siècles, sans nous limiter, bien évidemment, au seul domaine français.

Il conviendra de distinguer diverses modalités d’écriture de l’intime qui seront mises en relation avec des formes de déplacement, des expériences particulières et différents aspects de l’intimité. On pourrait d’abord s’attacher à sonder l’intimité physique / physiologique : une telle perspective pourrait mettre en lumière les rapports entre intimité et hygiène, thérapeutique, diététique, sexualité, nudité, pudeur… et la manière dont ils se traduisent dans les témoignages des voyageurs. Une seconde dimension à prendre en compte serait celle de l’intimité émotionnelle associant vécus personnel et intersubjectif. Nous retrouvons par ce biais une composante capitale de toute enquête sur le voyage : la relation avec autrui. Abordée sous l’angle de l’intimité, elle mènera à une étude des rapports avec cet autre situé dans ce que Zygmunt Baumanappelle « le pôle d’intimité ». Dans ce face-à-face l’autre n’est plus le représentant d’une classe ou catégorie quelconque, mais bien l’autre des deux, la rencontre favorisant l’extimité. Enfin, une semblable réflexion pourrait déboucher également sur des éléments d’une topographie de l’intime, à travers une analyse des lieux d’intimité, qu’il s’agisse d’endroits clos, propices au repli sur soi, ou, au contraire, de lieux de partage et même de sociabilité.

 

Vanezia Parlea, Philippe Antoine

 

Organisation du séminaire

- Une première partie du séminaire se déroulera à l’UBP, de janvier 2014 à novembre 2014, la deuxième à l’Université de Bucarest (Centre Heterotopos, dir. Dolores Toma), de janvier 2015 à novembre 2015.

- Dix à douze conférences pourront être programmées, réunissant intervenants des deux Universités organisatrices et invités sollicités par le comité scientifique (composé de Vanezia Parlea, Anne Rouhette, Thierry Poyet et Philippe Antoine).

- Ce même comité réunira et sélectionnera les textes destinés à la publication. Support envisagé : un dossier de la revue en ligne Viatica, placé sous la responsabilité de Vanezia Parlea  et expertisé par le comité scientifique de la revue et des membres extérieurs. 

 

[1] Parmi les ouvrages récents proposant une approche synthétique (limitée toutefois au domaine français et au XIXe siècle), on signalera, l’ouvrage de l’historien Sylvain Venayre, Panorama du voyage (1780-1920), Paris, Les Belles Lettres, « Histoire », 2012. Sur le voyage littéraire à l’époque du romantisme, voir C. W. Thompson, French Romantic Travel Writing, Oxford University Press, 2012 et Philippe Antoine, Quand le Voyage devient Promenade, Paris, PUPS, « Imago Mundi », 2011.

[2] Serge Tisseron, L’Intimité surexposée, Paris, Hachette, « Littératures », 2002, p. 52.

[3] Selon le mot de l’éditeur de Charles Mercier Dupaty,  Lettres sur l’Italie en 1785, Paris, De Senne, 2 vol., 1788, p. VII.

 

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